De drôles d’expressions

Ca ne cassera pas trois pattes à un canard, juste un délassement puisque je ne dors pas. Faire l’inventaire de ces expressions qui ont réjoui très tôt mon enfance pour répondre à la proposition de l’auteur de ce blog que je vous recommande si vous ne le connaissez pas déjà.

Et voilà, c’est toujours pareil sitôt que je me mêle de vouloir faire du tri je me retrouve gros Jean comme devant, y a plus rien qui vient. Ca ne se bouscule plus au portillon comme 5 minutes avant où j’avais la tête farcie par la jubilation de l’envie. Georges Brassens au secours, c’est un peu à cause ou grâce à toi que j’ai aimé toutes ces expressions, notamment avec les sacrebleu, les cornegidouille et le fichtre foutre et diantre de ta ronde des jurons.

Et toi aussi François Rabelais avec ta langue fleurie, à laquelle surement je dois la verbocination labiale qui canulait déjà à l’époque mes parents.

Comment redonner un tour à ce fichu biniou de la mémoire ? Un peu de parataxe ou d’hypotaxe histoire de voir si ça m’revient. Un peu des deux en même temps, sans mettre la charrue avant les bœufs.

Et les marchés parisiens, le Totor qui me coursait pour me couper les oreilles en pointe, j’aurais fait un litre d’huile pas moins si on m’avait flanqué un grain de chènevis dans l’trou du cul à c’t’heure là, tant j’avais les foies ou les miquettes.

Y avait pas vraiment de quoi à y revenir, il avait le cœur sur la main le Totor, toujours à nous aider quand on remballait, prenant 4 ou 5 colis d’un coup entre ses gros bras de fort des halles. On va pas se casser le cul les gars, Totor est là.

Ah Paris, Paname, la rue Jobbé Duval, le balcon du 7ème depuis lequel je lâchais de beaux glaviots sur la tête des parisiens, des parisiennes, j’avais un de ces toupet déjà, pas froid aux yeux, j’avais l’diable dans la peau me disait la grand-mère c’était clair comme de l’eau de roche.

D’ailleurs à force, j’avais l’trou du cul en fleur de toutes ces fessées qu’on me refilait pour un oui pour un non, j’arrivais pas certains jours à m’asseoir bien tranquille, fallait que je bouge tout le temps, la danse de Saint Guy, à gigoter comme un ver au bout de son hameçon.

Il y avait une certaine fierté à parler gras, et à user de l’anus à toutes les sauces dans cette famille, pour un oui, pour un non, le trou du cul parvenait en bouche et se trouvait projeté, collé à qui voulait l’entendre ou pas. Le stade anal et oral enfin réunis sans le long détour intestinal qui les éloigne. Un pur bonheur à écouter, et ce même si ça m’était adressé, peut-être même à cause ou grâce à ça.

Le cul c’était comme le tremplin de l’imagination en ce temps là, il n’était pas le triste cul d’aujourd’hui qui n’évoque plus guère que la gaudriole. Il n’a pas de cul, c’était ne pas avoir de chance, pas de bol, un peu comme il l’a eut dans le cul, mais pas tout à fait vraiment, il fallait tendre l’oreille pour savourer les nuances. Si on n’allait pas assez vite en besogne, fallait s’ôter les doigts du cul, et puis on pouvait aussi tomber dessus les jours de grand vent, durant les tempêtes, les gros coups durs de la vie, ceux qui vous le trouent pour de bon que l’on en reste comme deux ronds de flan. D’ailleurs avoir du rond c’était aussi avoir du cul.

Mon père me soufflait dans les poumons parce que je ne manquais pas d’air, une connerie dans une bouteille, j’aurais brisé celle ci pour la faire. On prenait la porte régulièrement à la maison, soit ma mère ou mon père, plus tardivement mon frère et moi.

Il y avait cette obsession de se carapater au diable vauvert tout le temps pour ne pas exploser dans l’instant. Pour ne pas sortir de ses gonds on prenait cette porte, on allait prendre l’air. Et puis on revenait la queue entre les jambes à l’heure de la soupe, On n’en parlait plus. ça me passera avant que ça ne me revienne.

C’est bien plus tard que j’ai rencontré Richard qui comme moi aimait les mots de toutes sortes. C’était un vieux mec qui avait été chanteur dans les cabarets et qui en connaissait un rayon sur l’histoire de la langue, sur l’étymologie, l’histoire des métiers, la plupart disparus. Le truc qui ne sert à rien par excellence. Mais ça nous plaisait beaucoup de nous retrouver autour d’une ou deux bouteille de pinard le soir pour parler de toutes ces choses qui ne servent à rien.

Il avait une quantité de dictionnaires impressionnante. Une pièce entière de son appartement parisien, et c’est entre les piles de livres, qu’il avait réussit à placer son lit pour roupiller de temps à autre. On ne dormait pas plus l’un que l’autre déjà en ce temps là je faisais pas mal d’insomnie.

On dépiautait dans une conversation souvent sans queue ni tète , à bâtons rompus cependant, on y allait bon train, certain vocable, expression, substantifs ou verbe qui lui passait par la tête au moment où ça passait. On progressait ainsi suivant un fil conducteur plus ou moins tenu, de digression en digression si bien qu’on le perdait souvent ,tout en feuilletant le Bouillet un vieux bouquin épais d’où surgissaient des bouts de notes sur la tranche, des post it.

Avec Richard j’ai vu ce que je risquais de devenir un jour, par son ressentiment vis à vis d’un tas de choses que j »étais déjà plus ou moins en mesure de comprendre à l’époque, j’avais 17 ans à peine.

Il avait pourtant un talent certain, une facilité déconcertante à manier la langue, les mots, à s’intéresser. Il me disait souvent que j’étais trop timoré car il devait s’apercevoir se rappeler de lui à travers ma jeunesse, sitôt que j’arrivais sur son perron.

Le jeudi c’était le jour où il tirait les cartes aux prostituées de la rue Quincampoix et de la rue des Lombards, ça ne le dérangeait pas que je vienne il me l’avait dit. Tu n’as qu’à te mettre dans l’autre pièce à bouquiner pendant que je leur prédis si elles vont dérouiller ou pas. Du coup je faisais le groom, ouvrait la porte et dirigeait vers le salon ces dames qui laissaient dans leur sillage des odeurs et des parfums qui développèrent beaucoup mon imaginaire de jeune trou du cul en ce temps là.

Richard déployais sur la table de la salle à manger un jeu de tarot, celui de Marseille, et il laissait venir tout ce qui lui passait par la tête suivant les cartes retournées par ces dames. De l’autre coté de la cloison s’engageait une conversation feutrée dans un langage châtié de part et d’autre car déclarait Richard, il faut traiter les putes comme des princesses et les princesses comme des salopes, c’était son truc.

Ma mémoire est largement décousue sur toute cette période là, c’était avant le déluge, avant que je ne commence à écrire timidement. Parfois ça me prend de regretter de n’avoir pas pris de notes. D’autres fois je fais confiance au tamis de l’oubli.

Mais je n’ai jamais oublié l’atmosphère de ces moments passés avec Richard, l’atmosphère de ces années là ou pour me nourrir et payer ma taule, j’allais chanter avec ma guitare sur les terrasses de la ville ou dans les troquets. Cette rencontre m’a forcément ouvert l’esprit et rabaissé ma prétention, je voulais devenir chanteur à l’époque, et en rencontrant Richard j’ai compris que ce ne serait pas mon avenir. D’ailleurs il l’avait lu dans les cartes, c’était plié. Il m’avait déclaré que je ferais des tas de choses dans la vie, que j’avais une facilité incroyable, de l’or dans les mains mais je ne serai jamais chanteur, ça c’était clair et net.

Du coup progressivement j’ai abandonné ce rêve qui somme toute n’était guère qu’une béquille pour traverser ma misère. J’ai commencé à lire vraiment, à m’instruire pour de bon, et à construire surtout une pensée personnelle pour ne pas ressembler à ces michetons dont j’entendais causer derrière la cloison, quand ces dames narraient avec force détails parfois, la mentalité lamentable du monsieur tout le monde dégringolant depuis la Porte Saint Denis jusqu’au Halles pour engranger, amasser des sujets de masturbation future.

Parfois un julot se pointait aussi. C’était madame qui l’avait convié à se rendre chez Richard souvent pour des prétextes à deux balles, des histoires de chevaux gagnants, des tuyaux hypothétiques, et des gros lots à briguer grâce à la magie des tarots et de la numérologie. Avec seulement une date de naissance, Richard était capable de faire miroiter à la fois le meilleur et le pire, et comme parfois il prévoyait juste, il avait fini par se tailler une réputation jusque chez les maquereaux du quartier.

Il en profitait alors pour sermonner gentiment les julots, pour qu’ils ne cognent pas trop fort, ou qu’ils lèvent le pied sur le jaja, le Ricard. Il était multifonction, le couteau suisse de ses dames, prévenant comme un toubib chinois car il vaut mieux prévenir que guérir disait il.

Il n’y eut pas le moindre écart de conduite, ni de la part de ces dames ni de la mienne. Même les plus jolies, les plus désirables, les plus coquines, me saluaient à l’arrivée comme sur le départ avec une amabilité chaleureuse, une intimité cordiale, que ça ne leur serait même pas venu à l’esprit de voir en moi une proie. J’étais bien moins solide quant à moi intérieurement, mais une sorte d’interdit de rigueur, tacite dirais je, me fit assez rapidement transmuter toute velléité bestiale en honte soudaine.

Elles dérouillaient suffisamment comme ça, les pauvres, il me tenait à cœur de ne pas en rajouter.

Nous devînmes mêmes copains avec les semaines, les mois, les années. Et j’accompagnais volontiers toute la bande, Richard en tête pour le pèlerinage annuel à Saint Germain l’Auxerrois. Là elles allumaient un cierge à une divinité spécialisée dans la protection des péripatéticiennes, flanquaient de gros billets dans le tronc à la sortie et le cortège s’égayait ensuite à la hauteur de la Place du Chatelet, après avoir remonté la rue de Rivoli et les quais du Louvres.

Dans une de ses chansons Georges Brassens évoque le poète François Villon qui dit  » Mon prince, on a les dames du temps jadis que l’on peut » dans la ballade des dames du temps jadis. Et c’est très juste. Je ne pouvais fréquenter que des filles volages, des timbrées ou des prostituées à cette époque et comme mentor je m’étais choisi ce vieil homme qui m’avait accordé un peu d’attention alors que je chantais dans la rue.

Mes amours normales si je puis dire n’avaient rien donné qui vaille, je ne parvenais pas à entrer dans le monde sérieusement. Je fréquentais la faculté et me trouvais toujours décalé par rapport à tous les jeunes gens que j’y croisais, installés dans un froideur propre à tous les jeunes cons la plupart du temps qui prétendent se construire un avenir. Ma vie battait de l’aile totalement, je n’arrivais pas à me raisonner, et pour moi avoir du plomb dans la cervelle signifiait juste une propension au suicide.

J’étais la cigale de la fable et toutes ces fourmis autour me désespéraient. Ce qui me désespérait surtout c’était leur langage châtié, au final comme signe affiché de leur sérieux, de leur volonté de rejoindre un groupe quel qu’il soit. Ce parler sans pittoresque, aseptisé, détruisait presque aussi l’empathie comme j’imagine un résistant découvrant avec effroi qu’il mange à la table d’un collabo.

C’est drôle l’écriture, c’est à la fois magique et terrifiant. J’étais parti dans un inventaire d’expressions rigolotes, baroques, en démarrant avec le trou du cul, et si j’ai démarré avec peine c’est parce que toutes ces expressions me tiennent encore beaucoup à cœur, elles identifient une ile perdue quelque part dans le temps de la jeunesse folle, avant les naufrages successifs qui mènent à l’âpreté de ce langage froid et sans âme, qu’utilisent désormais presque tout le monde, une langue pragmatique de comptable finalement.

Je repense aussi à toutes ces corporations, à tous ces métiers qui avaient leur propre langage, leur mots bien à eux, leur argot, ésotériques pour ceux qui n’en sont pas. Je pense à toutes ces richesses perdues peu à peu depuis que l’on a pénétré dans la production de masse, la standardisation à tout va et la pensée unique.

Parfois, des années après, cela m’est arrivé d’aller m’assoir sur les quais de Seine avec de vieux clodos, rien que pour tenter de retrouver ce langage perdu. Mais mêmes les gueux désormais ont été dépouillés de leur langage. Au contraire lorsqu’on en croise un par hasard chez le boucher ou chez le boulanger, ils font encore plus d’effort que tout à chacun pour parler sans déranger quiconque. J’aperçois alors des enfants qui se dépêchent de rejoindre leurs caves, leurs couloirs venteux, les sous sols des parkings pour pouvoir prononcer tout à loisir et pour eux même des trous du cul à foison en sifflant du pinard pour se réchauffer le cœur.

En lisant les textes de ce blog, en prenant plaisir vraiment à lire ces expressions du canada dans de nombreux textes je me dis qu’ils ont bien fait ceux qui sont un jour partis pour traverser les mers. Au moins ils n’ont pas perdu la flamme, l’étincelle du mot et que l’on protège comme une braise afin de toujours pouvoir s’y réchauffer l’âme.

Je comprends aussi pourquoi souvent l’émotion vive, les rires et les larmes me venaient gamin en écoutant le grand Félix Leclerc, et aussi Gilles Vignaud et Diane Dufresne, ils avaient recueilli et conservé cette braise dans leurs mots et leur accent, d’un temps où la France était un beau pays pas toujours facile à vivre sans doute mais où l’esprit de la langue était proche de l’esprit tout court.

Ce sont des mots qui remontent à loin, du temps de la Nouvelle France, et de l’appât du gain encore évidemment. De toutes façons y a t’il jamais eu d’époque où cet appât n’existait pas ? Mais ce qui est émouvant c’est de comprendre que ce français est bien le notre, il est sans doute plus riche encore que le notre désormais. Je m’étais déjà fait cette réflexion en lisant l’œuvre de l’écrivain Patrick Chamoiseau qui m’a éblouie également par la richesse du créole.

Il y a dans cette langue, la langue française j’en ai souvent eu l’intuition comme un massacre qui se reproduit à période donnée, un massacre d’enfants car ce que j’entends tout au fond d’elle, c’est souvent cela: le naturel, l’effronterie, la spontanéité et la logique des cœurs légers depuis toujours. Cependant qu’il faille aller creuser désormais bien loin dans les bibliothèques, dans les banques de mémoire et traverser les océans pour retrouver ce cœur précieux en exil de notre si belle langue.

J’ai jeté ces quelques notes sans chercher à les reprendre ni à les arranger, les structurer, les laissant telles qu’elles venaient, comme ce moment dans lequel je les ai laissées venir, un moment dans la nuit d’hiver d’une pandémie qui n’en finit pas.

Pour illustrer ce texte j’ai choisi le torche cul de Rabelais, Gargantua

– J’ai découvert, répondit Gargantua, à la suite de longues et minutieuses recherches, un moyen de me torcher le cul. C’est le plus seigneurial, le plus excellent et le plus efficace qu’on ait jamais vu.

– Quel est-il ? dit Grandgousier.
 C’est ce que je vais vous raconter à présent, dit Gargantua.
Une fois, je me suis torché avec le cache-nez de velours d’une demoiselle, ce que je trouvai bon, vu que sa douceur soyeuse me procura une bien grande volupté au fondement ;
une autre fois avec un chaperon de la même et le résultat fut identique ;
une autre fois avec un cache-col ;
une autre fois avec des cache-oreilles de satin de couleur vive, mais les dorures d’un tas de saloperies de perlettes qui l’ornaient m’écorchèrent tout le derrière.
Que le feu Saint-Antoine brûle le trou du cul à l’orfèvre qui les a faites et à la demoiselle qui les portait.
« Ce mal me passa lorsque je me torchai avec un bonnet de page, bien emplumé à la Suisse.
« Puis, alors que je fientais derrière un buisson, je trouvai un chat de mars et m’en torchai, mais ses griffes m’ulcérèrent tout le périnée.
« Ce dont je me guéris le lendemain en me torchant avec les gants de ma mère, bien parfumés de berga-motte.
« Puis je me torchai avec de la sauge, du fenouil, de l’aneth, de la marjolaine, des roses, des feuilles de courges, de choux, de bettes, de vigne, de guimauve, de bouillon-blanc (c’est l’écarlate au cul), de laitue et des feuilles d’épinards (tout ça m’a fait une belle jambe !), avec de la mercuriale, de la persicaire, des orties, de la consoude, mais j’en caguai du sang comme un Lombard, ce dont je fus guéri en me torchant avec ma braguette.
« Puis je me torchai avec les draps, les couvertures, les rideaux, avec un coussin, une carpette, un tapis de jeu, un torchon, une serviette, un mouchoir, un peignoir ; tout cela me procura plus de plaisir que n’en ont les galeux quand on les étrille.

– C’est bien, dit Grandgousier, mais quel torche-cul trouvas-tu le meilleur ?
– J’y arrivais, dit Gargantua ; vous en saurez bientôt le fin mot.
Je me torchai avec du foin, de la paille, de la bauduffe, de la bourre, de la laine, du papier.
Mais Toujours laisse aux couilles une amorce Qui son cul sale de papier torche.

 Quoi ! dit Grandgousier, mon petit couillon, t’attaches-tu au pot, vu que tu fais déjà des vers ?
– Oui-da, mon roi, répondit Gargantua, je rime tant et plus et en rimant souvent je m’enrhume.

Ecoutez ce que disent aux fienteurs les murs de nos cabinets :
Chieur,
Foireux,
Péteur,
Breneux,
Ton lard fécal
En cavale
S’étale
Sur nous.

Répugnant,
Emmerdant,
Dégouttant,
Le feu saint Antoine puisse te rôtir
Si tous
Tes trous
Béants
Tu ne torches avant ton départ.

« En voulez-vous un peu plus ?
– Oui-da, répondit Grandgousier.
– Alors, dit Gargantua :
En chiant l’autre jour j’ai flairé
L’impôt que mon cul réclamait :
J’espérais un autre bouquet.
Je fus bel et bien empesté.
Oh ! si l’on m’avait amené
Cette fille que j’attendais
En chiant,
J’aurais su lui accommoder
Son trou d’urine en bon goret ;
Pendant ce temps ses doigts auraient
Mon trou de merde équipé,
En chiant.

« Dites tout de suite que je n’y connais rien !
Par la mère Dieu, ce n’est pas moi qui les ai composés, mais les ayant entendu réciter à ma grand-mère que vous voyez ici, je les ai retenus en la gibecière de ma mémoire.

– Revenons, dit Grandgousier, à notre propos.
– Lequel, dit Gargantua, chier ?
– Non, dit Grandgousier, mais se torcher le cul.
– Mais, dit Gargantua, voulez-vous payer une barrique de vin breton si je vous dame le pion à ce propos ? – Oui, assurément, dit Grandgousier.
– Il n’est, dit Gargantua, pas besoin de se torcher le cul s’il n’y a pas de saletés.
De saletés, il ne peut y en avoir si l’on n’a pas chié.
Il nous faut donc chier avant que de nous torcher le cul !

– Oh ! dit Grandgousier, que tu es plein de bon sens, mon petit bonhomme ; un de ces jours prochains, je te ferai passer docteur en gai savoir, pardieu !
Car tu as de la raison plus que tu n’as d’années.
Allez, je t’en prie, poursuis ce propos torcheculatif.
Et par ma barbe, au lieu d’une barrique, c’est cinquante feuillettes que tu auras, je veux dire des feuillettes de ce bon vin breton qui ne vient d’ailleurs pas en Bretagne, mais dans ce bon pays de Véron.

– Après, dit Gargantua, je me torchai avec un couvre-chef, un oreiller, une pantoufle, une gibecière, un panier (mais quel peu agréable torche-cul !), puis avec un chapeau.
Remarquez que parmi les chapeaux, les uns sont de feutre rasé, d’autres à poil, d’autres de velours, d’autres de taffetas.
Le meilleur d’entre tous, c’est celui à poil, car il absterge excellemment la matière fécale.
Puis je me torchai avec une poule, un coq, un poulet, la peau d’un veau, un lièvre, un pigeon, un cormoran, un sac d’avocat, une cagoule, une coiffe, un leurre.

« Mais pour conclure, je dis et je maintiens qu’il n’y a pas de meilleur torche-cul qu’un oison bien duveteux, pourvu qu’on lui tienne la tête entre les jambes.
Croyez-m’en sur l’honneur, vous ressentez au trou du cul une volupté mirifique, tant à cause de la douceur de ce duvet qu’à cause de la bonne chaleur de l’oison qui se communique facilement du boyau du cul et des autres intestins jusqu’à se transmettre à la région du coeur et à celle du cerveau.
Ne croyez pas que la béatitude des héros et des demi-dieux qui sont aux Champs Elysées tienne à leur asphodèle, à leur ambroisie ou à leur nectar comme disent les vieilles de par ici.
Elle tient, selon mon opinion, à ce qu’ils se torchent le cul avec un oison ; c’est aussi l’opinion de Maître Jean d’Ecosse. »