Tu ne fais attention à rien

C’est parce que tu ne fais attention à rien que tu te fais « avoir » à tous les coins de rue, que ta vie est un désastre et que je ne miserai plus un kopek sur un hypothétique avenir avec toi.

C’est à peu près en ces termes qu’Emma me parla avant de claquer la porte du petit appartement que nous habitions Place d’Aligre.

Et c’est drôle car au même moment où le bruit de ses pas s’évanouirent dans l’escalier que je me suis mis à remarquer que c’était jour de marché. Le brouhaha de la foule pénétra dans la pièce comme pour combler le vide soudain de son absence.

Ensuite je suis allé me faire un café et j’ai allumé une cigarette en m’asseyant sur le canapé défoncé. Je me suis demandé pourquoi ce genre de choses m’arrivaient régulièrement. Pourquoi le prétexte le plus courant des disputes et des séparations d’avec les gens que j’aime est toujours plus ou moins lié à ce manque d’attention.

Tu as peut-être le même soucis, et toi aussi tu te retrouves souvent seul, écarté pour exactement la même raison. On te reproche ton manque d’attention. Et je ne sais pas si tu as remarqué que souvent c’était ce défaut que les gens découvraient au début qui te rendait intéressant, mystérieux, singulier, et même attendrissant. Les femmes surtout on souvent trouvé séduisante cette sorte de vulnérabilité en moi au début. C’est après que ça se gâte dans l’exercice de ce qu’on appelle « la vie quotidienne ». Car le problème finit par devenir une catastrophe, quelque chose d’insupportable pour l’autre qui vit auprès de toi.

J’ai perdu beaucoup de relations, des boulots, et un bon paquet d’énergie aussi à cause du manque d’attention. Et une fois que tu es classé comme étourdi chronique une bonne fois pour toute, tu peux mettre une croix dessus. Il n’y a pas de pièces à remettre. C’est fichu. Tu ne pourras pas remonter la pente avec les gens que tu as déçus. Tu es définitivement rangé dans la catégorie des abrutis indécrottables, et on te le dit tellement que c’est un cercle vicieux, tu finis par le croire et te traiter tout seul d’abruti.

J’ai pas raison ?

Si on fait le compte de tout ce que l’on perd par manque d’attention cela vaut le coup de se pencher sur les raisons véritables de ce manque d’intérêt. Pourquoi n’avons nous aucun intérêt pour certaines choses, et parfois trop pour d’autres. Car dans le fond ce n’est pas que nous n’avons pas d’attention, c’est qu’elle est mal placée. On pense généralement à autre chose que ce à quoi les gens s’attendent qu’on pense. C’est à dire qu’ils ont cette impression pénible de se retrouver seuls face à une situation, que tu n’es pas là pour les accompagner, que ton attention est ailleurs. Surtout là où ils ne sont pas.

En fait si ça peut un peu te soulager j’aimerais te dire que j’ai beaucoup réfléchi à la question et j’ai fini par atténuer ce sentiment de culpabilité, cette perte de confiance en moi au bout de tant et tant d’années et de répétitions des scènes. En fait ce manque d’attention tu n’en es pas le seul responsable. Tu n’as pas à tout porter sur les épaules.

L’autre en face en est tout autant responsable du manque d’attention que tu sembles avoir pour elle, pour lui. Ce que cette personne appelle « manque d’attention » et qui la mine provient d’une confusion entre l’amour et l’attention. Quelqu’un qui ne fait pas attention à moi ne m’aime pas. Voilà en gros ce que pas mal de personnes comprennent. L’absence de preuve.

Tu connais surement cette phrase « Il n’y a pas d’amour, il n’y a que des preuves d’amour. »

Je t’avoue que la première fois que je l’ai entendue cette phrase j’ai été contre immédiatement, je ne la trouvais pas juste. Parce que je me faisais de l’amour le sentiment le plus noble, le plus libre, le plus vaste.

Mais ça c’est dans les rêves que l’on se raconte seul. Les rêves où on est le seul maître du jeu. On peut passer une vie entière à fantasmer ce genre d’amour et se trouver régulièrement déçu. Alors comment s’y prend -t’on une fois déçu ? Et bien soit on ne fait plus attention à l’autre, soit l’autre utilise cette faille du manque d’attention pour engager une stratégie de plainte perpétuelle qui aboutira tôt ou tard à la rupture, à la séparation.

Ce manque d’attention est au bout du compte un poncif commode, pour exprimer une absence pour les deux partis en présence.

Comment garder l’attention, comment garder l’amour alors ? Faut il se forcer, est ce qu’il existe une méthode, une stratégie pour maintenir l’attention toujours à un bon niveau envers les choses qui nous entourent, envers les personnes qu’on aime ?

On dit souvent qu’il faut penser bien plus aux autres qu’à soi-même. Sinon on est un égoïste. Je ne pense pas qu’on puisse se forcer à penser aux autres ainsi aux dépens de soi.

Personnellement je me vois mal en Mère Thérèsa, et je ne donnerais pas mon manteau à un pauvre par une nuit d’hiver non plus. Ce n’est pas par égoïsme, c’est par humilité bien au contraire. Je n’ai jamais recherché à atteindre à la sainteté, à cet orgueil, à cette prétention de croire que je pouvais changer vraiment le monde, l’impacter grâce à mes actes.

Et vous vous sentez aussi coupable de cela ?

Ajouta la psy.

Je remarquais alors l’odeur nauséabonde qui avait envahi la pièce. Elle me sauta à la gorge aussitôt que je rouvris les yeux. J’avais du péter au plus profond de mon monologue décousu. Une odeur atroce. La psy avait du se lever sans faire de bruit pour ouvrir la fenêtre car désormais je pouvais vraiment faire attention, ce devait être jour de marché, c’était l’été. Et je pris soudain conscience de sa question

Pourquoi est ce que je me défendais de vouloir impacter le monde finalement ? qu’est ce qui pouvait bien m’en empêcher, de n’avoir jamais pris le temps de faire attention à ça aussi…

La preuve

Les idées vont et viennent dans toutes les caboches avec plus ou moins de bonheur. Ce qui fait qu’une idée prendra le pas sur les autres aura représenté un mystère durant longtemps. J’avais cette intuition que dans le fond toutes se valaient bien. Mais dans ce cas qu’est ce qui fait que soudain l’une d’elles dépasserait du lot des poncifs, des idées toutes faites ?

Je suis né dans les années 60 dans un pays encore gouverné et à peu près autonome.J’avais 8 ans en 1968 lorsque la révolution éclata. J’ai vu tout ça de loin depuis mon Bourbonnais profond où, en gros les gens tout autour de moi résumaient la situation par les mots « communisme » « anarchie », « désordre » et « pagaille ».

Le désordre et la pagaille je pouvais les identifier à peu près car c’est l’état dans lequel je vivais déjà à cet époque résistant face à un ordre familiale que je ne comprenais pas et qui la plupart du temps se définissait par des insultes et des dérouillées dantesques.

Mon père ancien militaire de carrière ne souffrait aucune manifestation du désordre qui, dans sa mythologie personnelle lui rappelait probablement de sales souvenirs dus à son enfance traversée dans le conflit de la seconde guerre mondiale, mais aussi et surtout au terrifiant appareillage de ses géniteurs.

Son père, mon grand-père était un être imprévisible qui pouvait disparaître à tout instant aussi bien pour se rendre à la drôle de guerre où il acheva son périple à la popote d’un obscur camp de prisonniers dont il évoquait avec emphase de façon souvent déplacée à l’heure du dîner les nombreuses vertus notamment de camaraderies qui l’avait séduit, que pour aller chercher une boite d’allumette durant douze ans sans donner le moindre signe de vie à sa famille.

Ma grand-mère fille d’instituteur austère, Français et républicain jusqu’au bout des poils de la moustache s’était distingué aux Dardanelles dont il ne parlait jamais. Cette figure de patriarche gaulois flotte encore dans mon souvenir et je peux facilement imaginer qu’elle pouvait servir de modèle afin de pallier une absence s’additionnant à un certain nombre de défaites paternelles.

J’imagine que de trouver sa place entre un père quasiment toujours absent même lorsqu’il fut enfin présent et une mère ne jurant que par la règle, la loi et l’ordre devait le rendre cinglé, qu’il devait être tiraillé entre ces modèles. Se réfugier alors auprès d’une pseudo sagesse qu’incarnait l’aïeul était une sorte d’évidence. D’ailleurs le peu de souvenirs qu’il me raconta de son enfance, les meilleurs faisaient toujours référence à l’étang de Saint Bonnet à la foret de Tronçais où le manque de tout se faisait moins ressentir dans le monde paysan qui l’entourait comme une protection. Mon père aura largement oscillé entre l’héroïsme et la sagesse le cul entre deux chaises pour finir par s’effondrer totalement à la fin dans le j’m’en foutisme ultime.

Sans doute qu’il du se débattre pour trouver une voie lui aussi entre la notion d’ordre et de désordre que le monde propose toujours aux nouveaux arrivants. Grand lecteur notamment d’ouvrages historiques il semblait incollable pour l’enfant que j’étais et j’avoue que c’était agaçant de se confronter systématiquement à cette violence qu’apporte le savoir lorsqu’il sert de preuve irréfutable à toute énigme que je pus lui proposer non pas parce que le sujet m’était cher mais plutôt pour briser la glace dans cette gène perpétuelle de nos échanges presque nuls.

J’imagine avoir hérité puis usé et abusé durant une bonne partie de ma vie de cette incroyable propriété de la référence comme de la preuve écrite. C’était sans doute d’autant plus important de cultiver coûte que coûte cet héritage, de le faire fructifier que je voyais bien ou plutôt je le devinais qu’il était un pansement qu’il avait posé sur de vieilles blessures dont la principale était d’avoir quitté l’école de bonne heure pour s’engager dans les fusiliers marins à 16 ans en mentant sur son age et partir se battre en Corée.

Le fait d’avoir quitté l’école trop tôt de ne pas avoir obtenu plus qu’un certificat d’études passable le hanta sa vie durant et il n’eut de cesse de s’abreuver de connaissances par les livres pour tenter de pallier ce petit drame et cette grande honte.

Sans doute que les soucis des adultes n’ont pas besoin d’être formulés clairement aux enfants pour qu’ils les saisissent dans leurs ressorts mystérieux. Nous nous imbibons ainsi des victoires comme des défaites de nos parents sans bien avoir le temps d’y réfléchir et, la plupart du temps nous reproduisons plus ou moins les mêmes histoires les mêmes erreurs malgré toute l’ardeur qu’ils auront fournie pour que cela n’arrive pas. Peut -être justement à cause de cette ardeur qui au bout du compte nous devient de plus en plus suspecte.

J’imagine que les enfants de ma génération auront eux aussi eu un mal de chien à choisir leur camp politique exactement de la même façon qu’on tente de répondre à la question du choix de nos affinités entre le père et la mère.

Nos pères avaient connu des héros qu’ils ont tenté plus ou moins de suivre comme il le pouvaient mais les temps héroïques étaient terminés, dès la fin de la grande guerre s’en était terminé de la grandeur soldatesque qui s’était muée en effroi et en dégoût devant l’étalage de la boucherie collective au chemin des Dames et ailleurs.

Quand la seconde guerre mondiale éclata, le cœur n’y était plus vraiment. Une certaine lassitude, un désabusement terrible devait être là tapis dans les cœurs et les cervelles surtout avec le discours pacifiste qu’on leur avait servi pour éviter que tout recommence comme en 14.

Cet élan vers le pacifisme et l’universalisme qui prend sa source après l’effroi procuré par la première guerre mondiale et l’horreur que ses survivants ont traversé est comme une sorte de Saint Graal. On espère en une paix quitte à oublier, à ne pas vouloir voir ce qui se fomente par delà nos frontières. Une version française de la politique de l’autruche.

En mai 1933 peu de temps après l’accession d’Hitler au pouvoir ce dernier décide de dresser une liste regroupant tous les écrivains qui feraient de l’ombre à « l’esprit allemand ». cette liste des écrivains bannis, et les autodafés, le discours de Goebbels l’Opéra de Berlin dans l’Allemagne nazi on ne s’en souci pas vraiment en France à part quelques rares exceptions.

Cette campagne contre un esprit « non allemand » est savamment organisée pour répudier les écrivains de confession juive, marxiste ou pacifiste comme autant d’ennemis du Reich.

Pendant ce temps là l’esprit pacifiste continue encore à se développer en France on imagine encore possible un « pacte à quatre » entre la France, l’Italie du Duce, l’Angleterre et l’Allemagne qui aurait pour but le désarmement général des 4 puissances occidentales.

Ceci en juillet après la période des autodafés en Allemagne au mois de mai de cette même année… C’est dire à quel point ce gouvernement Daladier manquait de couille à l’époque et était déjà près à effectuer bien des compromissions sous le prétexte de conserver une paix illusoire.

Possible que cette atmosphère pour défendre la paix jusqu’à l’ubuesque au ridicule ait aussi influencé d’une certaine façon la génération de mes parents nés en 1935 et 1936. On ne voulait pas de guerre on n’en voulait plus et on était près à monter tout un tas d’inepties pour le démontrer tandis qu’au delà du Rhin le pacifisme était devenu l’ennemi juré d’Hitler qui laissait libre cours à sa « volonté de puissance » . Ce doute face à nos gouvernants s’ajoute à la faillite des pères disparus au champs d’horreur où ayant fui leurs responsabilités familiales dans la mythologie paternelle qui m’aura été inoculée par les nombreux non dits accompagnés de mots d’ordre tels que  » il faut être battant dans la vie mon petit bonhommes, sinon tu te feras bouffer ».

Les preuves ne manquent pas à qui sait les réunir pour étayer une idée, encore faut il savoir les organiser savamment comme un écrivain de fiction sait créer l’illusion du vrai par les mensonges. Pour cela il est nécessaire de posséder une belle imagination ce dont mon père était totalement dépourvu. C’est pour cette raison que toutes les foutues preuves dont il se faisait le chantre pour me convaincre de je ne sais quoi se cassaient la figure systématiquement. Il les récitait dans un beau désordre et sur un ton péremptoire ne souffrant pas de réplique. C’était de l’épate comme on en voit dans les talk show de la télévision avec de faux airs d’instruction et de science pour écraser l’autre en face la plupart du temps.

C’est à partir de là je crois que je me mis à me méfier aussitôt qu’on me brandissait sous le nez la moindre preuve, ou qu’on m’en demandait. Parallèlement à cela j’ai aussi compris que la preuve était une arme de destruction massive et je me mis à lire, à accumuler du savoir comme on se goinfre par peur de manquer.

A l’age de 20 ans j’étais un petit Zemmour infatigable dans l’entreprise que je m’étais donnée de démonter tous les discours en brandissant des références et preuves à qui mieux mieux écrasant tout adversaire potentiel en face de moi.

Cela au bout du compte ne m’apporta que de la solitude, une solitude de plus en plus vaste comme celle que rencontre les chefs, les rois et les présidents certainement dont les desseins véritables échappent à tous et qu’ils sont dans l’impossibilité chronique de partager quoi que ce soit sans se méfier.

Avoir raison était le but récurrent même si j’étais capable de prendre le contrepied de ce que je pensais rien que pour démonter l’argumentaire face à moi. En fait de savoir, je ne le savais pas encore je m’exerçais à la rhétorique tout simplement et pas grand chose de plus.

L’art du discours cependant n’est pas grand chose en lui même s’il ne sert pas une conviction, et des idées personnelles. Vient un moment où il vaut bien mieux dire merde qu’excrément et se ficher des preuves comme de l’an 40. D’ailleurs le bon Churchill qui n’était pas un idiot ne disait il pas: « never justify never apologize » pas besoin d’excuse ni de justification. Autrement dit pas besoin de preuve !