Lassitude

sirenes sur poterie grecque

Je regarde le fil d’actualité et comprends soudain mes vieux élans solidaires, ceux là mêmes qui m’abandonnent au creux de l’hiver.

Je les regarde avec un peu de nostalgie, car dans un sens il insufflaient une illusion de vigueur à certaines croyances. Se fédérer contre ou pour, comme si cela allait remplacer ce vide qui ne cesse de progresser comme le froid.

J’avoue que j’ai du mal en ce moment, j’irais parfois même à trouver tout ça tellement ridicule, enfantin, puéril, débile, pléthore de qualificatifs pour cacher mon désarroi sans doute.

Ce qui est con si j’y pense c’est cette lassitude régulière qui m’évacue à distance et qui somme toute est tellement semblable à ce que tout à chacun produit : cette distance face à un événement depuis laquelle on se permet, on s’octroie, je ne sais quel droit.

Comme si cette lassitude encore tentait de retrouver une force en agrippant la comparaison, le jugement, la critique, comme béquille.

Pourquoi ne pas me dire simplement je suis fatigué sans raison, sans responsabilité, sans culpabilité non plus.

Pourquoi ne pas me dire je suis fatigué et quelle image encore d’héroïsme débile désirerais je préserver ?

Celui de mon père qui m’a apprit à serrer les dents durant ses dérouillées

si tu pleures tu en reçois le double

Celui de mon grand père prisonnier des allemands qui renâcla à la fin à revenir chez lui

celui de cet autre grand père russe qui avec 29 autres seulement survécu à la bataille des glaces dans les troupes de Kornilov

D’où me vient ce personnage de capitaine courage

Et de ces séries aussi

en fin de compte de cette putain de grèce antique

Je me suis toujours plus ou moins pris pour la réincarnation d’Ulysse

Et au bout du bout quand les sirènes repartent

je comprends bien que malgrés toutes les attaches tous les liens

l’incohérence de leur chant a fini par m’égarer

et qu’à force d’errance j’ai découvert le point névralgique, en son centre même

qui se nomme aujourd’hui « lassitude. »

L’envie d’avoir envie.

Peinture Maurice Estève.

Le métier de créateur, d’artiste, et donc par ricochet de peintre est souvent associé soit à une situation privilégiée lorsque ça roule soit à l’apparition d’une silhouette falote de glandeur majuscule lorsque ça ne fonctionne pas.

Entendez « roule ou pas » par les ventes que l’on effectue ou pas.

Le pognon semble être l’indicateur principal de la réussite dans ce domaine comme dans tant d’autres.

Ça c’est la vision extérieure.

Mais pour quelqu’un qui tous les jours doit se mettre à sa table à dessin ou à son chevalet comme moi par exemple puisqu’un jour j’ai décidé d’en faire mon métier, le critère principal n’est pas l’argent mais l’envie.

J’ai quitté tout un tas de jobs même bien payés parce que justement j’avais perdu l’envie de me lever le matin pour exercer ces jobs.

Si je perds l’envie d’effectuer un travail je me morfonds, je commence à être distrait, dissipé, bref je m’ennuie et je finis par chercher la petite bête, produire des grains de sable , à réfléchir, à couper les cheveux en 8.

Du moins je faisais cela avant et je vous avoue que c’était une perte de temps.

C’est un peu comme en amour, si l’on perd le désir on croit que tout est fichu. L’image que nous nous faisons de notre couple devient quelque chose de banal jusqu’au moment où cela devient un enfer, et la seule solution alors devient la rupture, pour ne pas dire la fuite.

Combien de fois ai je interrompu l’acte sexuel simplement parce je finissais par trouver ennuyeuse une répétition que j’avais d’ailleurs moi-même mise en place à l’aune des performances ?

A l’époque j’avais l’impression que les trois quarts de la ville faisait la même chose au même moment. Une désespérance sans nom m’envahissait alors et mon égoïsme prenait alors le dessus en prétextant fatigue, stress, à ma compagne du moment.

Il aurait simplement été utile de changer de point de vue, d’avoir l’audace de trouver des voies moins communes , comme par exemple m’ouvrir de mes angoisses à l’autre pour parvenir au rire commun…au sourire, à la tendresse et finalement à de plus profondes jouissances. Bref ré inventer quotidiennement la caresse comme l’échange .

Cette envie initiale comment est-il possible qu’elle disparaisse aussi soudainement qu’elle arrive …?

On peut penser que c’est par usure, par fatigue, par excès, par routine, mais en fait c’est plus probablement vers une paresse naturelle qu’il faudrait se diriger pour comprendre cette disparition.

La paresse associée à la certitude de l’habitude est terrifiante, c’est un poison létal pour l’envie. Combien d’automobilistes chevronnées s’endorment ainsi au volant ?

Refaire la même chose tous les jours en imaginant toujours être la même personne qui refait cette chose cela revient à imaginer qu’on est toujours la même personne vue sous un certain angle.

Et si on changeait d’angle, de point de vue, tout en refaisant la même chose ? si entretenir l’envie nous permettait aussi de nous entretenir nous-même ? de retarder le vieillissement des neurones, de conserver fluidité et souplesse ? d’apprendre une forme de tendresse et d’humilité inédite ?

Combien de fois ai-je compris cela lorsque montant dans la rame du RER de banlieue de ma jeunesse je me tenais aux limites du sommeil et de la rêverie et observais la vie de la rame, ses voyageurs, leurs gestes parfois étonnamment synchrones, leurs soupirs, leurs éternuements, les bruits qui à force d’être accueillis finissaient par dévoiler des rythmes. Jamais je n’ai fait d’effort vraiment pour observer tout cela j’avais juste envie de regarder le monde et la situation d’une façon inédite chaque jour pour échapper à la lassitude et au suicide probablement.

Désormais pour maintenir l’envie qui est un mot valise, je change de technique, de format, de sujets, je travaille sur plusieurs tableaux en même temps et je ne cherche surtout pas à imaginer une cohérence à tout cela en amont.

Je n’effectue aucun plan, je n’ai pas de but sauf celui de suivre mon envie et c’est celle ci qui me permet de réaliser plusieurs toiles par jour, par semaine, par mois.

Je sais désormais que toutes ces œuvres se rejoignent dans des thèmes qui sont récurrents. La seule chose qui change c’est ma façon d’aborder ces thèmes désormais en faisant confiance au hasard, à l’inconscient pour ne pas me retrouver dans la position exiguë de « l’expert ».

En me vidant de l’expérience acquise surgit alors un esprit de débutant.

Je nourris ainsi mon envie d’avoir envie de peindre.

Et étrangement mon regard s’agrandit se modifie et mon cœur aussi débarrassé enfin de tant de vieilles habitudes et de l’idée de buts à atteindre qui ne me regardent plus.