Le cercle restreint des préoccupations (suite 18/04)

Quelques précisions supplémentaires sur le professeur Lemmings Karl Lemmings tentait de se concentrer sur la lecture d’un article traitant des NBIC mais son esprit ne cessait de vagabonder, sans doute en raison de la lourdeur du style du rédacteur qui semblait avoir copié collé plusieurs bribes d’informations hétéroclites qu’il n’avait su articuler élégamment. Il referma le magazine et observa l’intérieur du wagon. Il n’y avait que peu de passagers à cette heure de la journée néanmoins il s’amusa à observer la scène dans son ensemble en relevant les répétitions de couleurs, les mouvements de bras et de poignet, les toussotements et raclements de gorge ainsi que le croisement et décroisement de jambes. C’était comme une symphonie silencieuse qu’il avait coutume de mettre en scène depuis des années pour se détendre tout en empruntant les transports en commun. Dans son for intérieur il se demandait si ce n’était que sa propre attention qui construisait cette impression où bien s’il s’agissait d’une réalité existante au delà de lui-même et à laquelle il avait cette faculté de se connecter parfois. Dans ce dernier cas alors il devrait se résoudre à accepter la présence invisible d’un chef d’orchestre à la fois poète et taquin. Puis comme il avait repéré plusieurs fois dans le wagon la même tonalité de rouge et qu’il tentait de les comptabiliser machinalement il se souvint comment les publicitaires pouvaient prendre le pouvoir sur l’inconscient collectif en insufflant régulièrement, d’une façon outrancièrement répétitive des codes couleur afin de refourguer leurs produits.

Le cercle restreint des préoccupations. (suite)

Quelques notes pour étudier le personnage de mentor) A plus de 60 ans le peintre Joseph Schmink végétait. Quand l’annonce du confinement général était tombée il avait alors éprouvé cette sorte de soulagement qu’il n’avait plus rencontré depuis une éternité. C’était un peu du même tabac que lorsque sa mère gobait ses mensonges, ses symptômes de maladie imaginaire qu’il inventait pour ne pas se rendre à l’école. Malgré l’absence de ressource que la situation ne manquerait pas d’engendrer il affichait malgré cela une bonne humeur un peu forcée parfois qui surprenait son épouse. Les premiers jours il avait tenté de s’occuper de sa comptabilité, en remettant un peu d’ordre dans le fouillis des factures qu’il avait l’habitude de flanquer en vrac dans un carton. La date fatidique de remise des documents au cabinet d’experts comptable était passée comme chaque année et, après plusieurs relances par mail de leur part, il avait voulu s’atteler à la tâche. Mais comme chaque matin cette bonne résolution tombait à l’eau et une inertie fabuleuse surgissait presque aussitôt les quelques premiers scans effectués. Alors il se levait et abandonnait le bureau pour descendre et traverser la cour afin de se rendre dans son atelier où il passait le plus clair de sa journée assis à fumer et à réver. Depuis une bonne semaine cependant sa bonne humeur s’évanouissait pour laisser place à une inquiétude permanente. Il ne dormait que quelques heures par nuit pris dans une sorte d’urgence à tenter de vouloir réaliser quelque chose de sa vie mais l’impression de faire du sur place comme lorsqu’on on tente de courir dans un rêve était la sanction se disait-il qui récompensait son existence dissolue, son aboulie et son manque total d’ambition. En fait il s’éparpillait dans tous les sens, tiraillé par toute une cavalcade de désirs aussi interlopes qu’inopinés.

Le cercle restreint des préoccupations.

Le professeur Karl Lemmings consulta la montre bon marché que sa fille Joy venait de lui offrir pour son anniversaire. Il ne lui restait que quelques minutes avant d’exposer à la commission scientifique le résultat de ses travaux. Il poussa la porte dans un angle du grand hall et pénétra dans les toilettes des hommes pour se laver les mains . Il examina un instant son propre reflet que lui renvoyait le miroir. La lumière glauque des néons tombant à la verticale lui creusait les joues et les orbites plus que d’ordinaire, cela faisait maintenant des mois qu’il travaillait sans compter ses heures et il se dit qu’à 38 ans il pouvait assez bien passer pour un homme d’une cinquantaine d’années désormais. Il ferma les yeux puis les rouvrit et chassa les pensées qui l’assaillaient. Il fallait se concentrer sur Hyperview, se montrer au mieux de sa forme avec même si possible un brin d’humour afin de détendre et surtout convaincre les investisseurs de réinjecter la somme nécessaire à finaliser son projet. Il décida de se passer un peu d’eau sur le visage, puis il réajusta la cravate que Clémence son épouse avait noué autour de son cou le matin même. Peu enclin à la coquetterie cela lui coûtait de s’habiller en clown pour ce genre de manifestation. Enfin il coupa court lui-même à ses récriminations intérieures en murmurant : » nécessité fait foi » puis il sortit de l’étroite pièce et marcha d’un pas ferme vers l’ascenseur qui le mènerait au 7 ème étage de la Harald Loyd Research. Les portes allaient se refermer quand un homme pénétra à la hâte pour le rejoindre dans la cabine spacieuse.Une odeur d’après rasage fortement épicée envahit soudain les lieux et tandis que le professeur Lemings tentait de faire abstraction de celle-ci en se concentrant sur la réunion imminente, l’homme le salua d’une voix grave ce qui l’obligea à lui faire face

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