Le doute

Le doute est ce que la pensée utilise pour tourner en rond, ce qui n’en fait d’ailleurs plus une pensée digne de ce nom. C’est une rumination. Sans doute parce que nous imaginons tout pouvoir contrôler et résoudre par cette rumination. Et le résultat est que tout finit par nous échapper, et on pénètre alors vaincu dans ce fameux état appelé la « dépression ».

On pourrait en rire une fois le mécanisme comprit. Ce serait déjà une façon de prendre du recul en attendant de pouvoir s’en libérer.

Cependant ce doute est la meilleure chose qui puisse arriver à quelqu’un qui a l’habitude de ne se fier qu’à ses pensées. C’est ce qui le rendra humain surtout.

Je peux en parler, c’est ce qui m’arrive régulièrement.

Sauf que je sais que je ne suis pas que mes pensées. Et ces derniers jours je reviens peu à peu aux sens, à la perception directe juste avant, quelque microsecondes si tu veux… que la pensée ne prenne le pas d’une façon irrémédiable sur la sensation.

Imagine un voyageur assis dans un train filant à travers la plaine à très vive allure. Il reste immobile bien assit sur son siège et n’éprouve pas la perception des 300 km/ heure qui le propulse d’un point à un autre.

Bien sur de temps en temps il peut regarder par la fenêtre et voir le paysage défiler, il peut imaginer que le train fonce. Imaginer n’est pas la même chose que sentir cependant.

On peut s’imaginer même jusqu’à des sensations et il n’est pas du tout certain que celles ci soient accordées au simple regard que l’on peut porter sur un paysage, juste avant d’y penser.

Si le voyageur pouvait s’extraire du train et le regarder de haut et de loin que verrait il ?

Une continuité se déplaçant.

Avec la distance la vision de la vitesse serait probablement moindre que s’il se tenait tout près de la voie.

Trois positions différentes donc, trois perceptions différentes de ce train.

Qu’est ce qui modifie ces perceptions ? est ce que ce sont nos sens ? nos pensées sur ces sens ? les deux ensembles ? Et nous ne voyions pas objectivement le même train.

Nous pourrions même douter que ce train existe vraiment au bout du compte tout comme celui que nous pensons être en train de l’observer.

C’est là une bonne source encore de rumination que de douter de l’existence des choses et de nous mêmes.

Pourquoi donc est ce que je m’oblige toujours à penser ce genre de choses est un vrai mystère.

Peut-être au final n’est ce qu’un jeu. Un simple jeu qui ne me sert qu’à me divertir d’une certitude fondamentale.

Cette présence dont je ne parviens jamais à délimiter aucun contour et dont le contact, la prise de conscience m’oblige à fuir dans l’oubli et l’abscence.

je ne suis alors ni le train ni le voyageur, ni la plaine ni rien.

Juste peut-être une vibration errante, une flatulence de l’univers pour qu’il puisse se sentir, prendre conscience qu’il possède une conscience qui elle même… et ainsi de suite.

La guerre n’est jamais si loin

C’était l’époque ou la télé était en noir et blanc et pas encore dans tous les foyers mais déjà en 62 des visions de massacres s’étalent sur le petit écran cathodique, est- ce la Corée ou l’Algérie, ou bien encore le Vietnam ? je ne me souviens plus tant l’impression diffuse d’un conflit se répétant à l’autre bout du monde sous divers prétextes permettait de tenir la guerre à distance en la situant dans cet ailleurs qui prodiguait l’illusion de quiétude à notre ici.

Et pourtant dans le fin fond de ma campagne bourbonnaise impossible de douter que la guerre n’envahisse pas tout, qu’elle soit consubstantielle à l’espèce.

Dans un village tout se sait par le menu et sur les autres, cet étranger quand ce n’est pas l’ennemi il est bien rare que l’on fasse preuve d’aménité. Ainsi cancaner vaut bien la rafale et si cela ne tue pas de plein fouet son homme  » bon à rien » ou sa femme adultère, difficile de conserver son sourire de rigueur à la boulangerie du coin.

Comment expliquer le fonctionnement de la haine et son alliance avec le ressentiment et l’ennui ? il n’y a qu’à aller boire un petit blanc limé et écouter l’intarissable flot des non dits que l’on met en exergue pour descendre un tel, une telle avec l’air de ne pas y toucher.

Bien possible qu’en 14 les petits jeunes s’en allèrent ainsi la fleur au fusil assassiner de l’allemand avec la bénédiction des autorités compétentes pour ne pas égorger verbalement leurs compatriotes , il y a toujours des penseurs avertis et des financiers opportunistes pour tirer partie de la misère généralisée.

L’archiduc d’Autriche a bon dos et son assassinat si l’on a voulu qu’il soit le déclencheur de la grande boucherie qui allait venir, c’est encore pour éloigner à l’extérieur la cause d’une maladie qui ne cesse de sévir au cœur de chaque homme, chaque femme depuis le début du monde.

C’est sans doute pour cela que pris dans cette tourmente télévisuelle, tous mes capteurs sensoriels ouverts je me suis hâté de vouloir perdre toute velléité de naïveté et d’innocence car je sentais bien que ces deux vertus enfantines n’étaient que poudre au yeux et excuse facile encore à ne pas regarder en face notre insoutenable bêtise.

Fort heureusement pour contrebalancer cette découverte le manque de confiance en moi m’a sauvé de bien des naufrages, j’aurais pu être aigri, amer, vicieux plus encore, voire pervers et méchant. La lucidité poussée à l’extrême seulement m’aura permis à bout de souffle de conquérir une innocence non feinte grâce au doute, qui comme une préhistorique flamme à l’échelle de ma vie j’ai su entretenir sans relâche.

Et donc hier j’ai été surpris quand les petits morveux du coin se sont introduits dans l’atelier des métiers d’arts car j’avais par mégarde laissé la porte entrouverte. Sur un présentoir vide l’absence d’un objet soudain provoqua la panique . Nous supputâmes que c’était les gamins qui avaient étouffé une pièce précieuse d’autant que nous ignorions tout de son identité.

L’avaient il volé ou déplacé sans faire attention cet objet, notre hésitation fut intéressante à considérer car la commissaire de l’exposition s’accrochait à l’idée d’innocence et moi à l’idée de coup fourré et notre doute portait bien sur la valeur attribuée à l’innocence enfantine. Il est même bien possible qu’on eusse pu s’entre tuer à cause de cette hésitation à décider d’un commun accord si c’était du lard ou du cochon. Il me semble bien que les grands conflits mondiaux ne démarrent pas autrement dans le fond quand les deux partis veulent transformer leur doute en certitude et s’y prennent en toute maladresse.

La chance de ma vie.

Les chances de la vie. huile sur toile Patrick Blanchon 2019

Lorsque je la vois arriver, avec ses « frou frou », ses confettis, des cadeaux plein les bras et ses yeux enjôleurs je ne sais pourquoi mais tout s’assombrit alors rapidement. Quelque chose remonte à la surface et m’agace au plus haut point. Les relations que j’ai entretenues avec « les chances de ma vie » sont à peu près les mêmes que j’entretiens avec le 14 juillet et les fêtes de Noël, une sorte d’amour vache en somme.

Je voudrais tellement être heureux enfin un jour. Mais lorsque cela risque d’arriver je cours vite à perdre haleine dans le sens contraire. C’est pour cela qu’avec toutes les « chances de ma vie » j’ai divorcé en hâte. Ce n’est vraiment pas possible de vivre dans un esprit de fête chaque jour.

Pourtant elles furent nombreuses à postuler à mon bonheur. Assis derrière mon petit bureau imaginaire je les revois les unes derrière les autres à la queue leu leu se présenter à nouveau et me vanter leurs diverses qualités, faire flamboyer devant mes yeux leur promesses d’utilité, de plus-value, de profit… bref leur candidature au poste de chance incontournable. Et pourtant toutes furent contournables absolument. Je n’ai jamais pris le recrutement à la légère.

L’embarras du choix m’a énormément aidé. Peser le pour et le contre aussi. Oh bien sur j’ai parfois eut un coup de cœur intempestif, un emballement aveugle, je ne suis qu’un être humain après tout. Un être humain maigrement doté d’espoir mais doté quand même sinon je n’aurais pas relevé la tête lorsqu’elle apparut enfin dans l’encadrement de la porte. C’était ELLE.

Elle ne fit rien pour exhiber ses talents. Aucun artifice particulier. Pas d’effet « flash », pas d’appel de phare. La simplicité incarnée au premier abord avec un je ne sais quoi d’enfantin, d’attendrissant inspirant à la fois le respect et la confiance. Et puis surtout elle savait m’arrêter lorsque je commençais à parler. Elle savait désamorcer toute tentative de fuite dans la parole et nous avons pu enfin, ensemble partager le silence. Un silence tranquille, un silence rond et plein. Un silence roboratif.

Alors elle commença à évoquer des « projets ». Et là ce fut extraordinaire, parce que vraiment je n’avais jamais connu cela. Aucune chance ne m’avait jamais présenté d’avenir. Elle du comprendre que c’était là sa force, son avantage. J’obtempérai bien volontiers comme un gamin resté trop longtemps dans son coin à qui on propose soudain un paquet de bonbons et un peu d’attention.

Nous commençâmes par un petit projet. Se rendre à Barcelone en hiver. Ce fut magnifique. La date avait été prise, arrêtée dans le temps, les billets aussi on ne pouvait plus renoncer quand tout avait été si rondement mené si bien prévu, préparé. Et c’était une sensation fabuleuse à la date susdite de réaliser enfin ce à quoi nous pensions depuis de nombreux jours.

Il y eut d’autres projets semblables et au cours des années nous visitâmes, Prague, Venise, Florence,Athènes, Palerme, et puis un jour nous ratâmes l’avion pour Berlin.

Ce fut je crois à partir de là que les relations commencèrent à s’assombrir avec la chance de ma vie. Elle avait compris que je n’avais aucune endurance sur le long terme, que je n’étais pas capable de tenir la distance même à coups de petits projets. Elle fut profondément déçue. Et moi finalement libéré d’une certitude, je me surprends à attendre une nouvelle candidature, avec cette crise qui n’en finit pas nul doute que je ne trouve la perle rare.