Energie, justesse, liberté

Quand le trait est hésitant, repris plusieurs fois, entravé par le doute, quel est donc le problème ? J’ai envie ce matin de considérer la situation sous l’angle de ce qui m’est le plus cher, la liberté.

Et mon postulat est que celle ci pour une raison plus ou moins avérée se trouve entravée par quelque chose.

Bien sur la confiance en soi est la tarte à la crème que l’on sert régulièrement à celle ou celui qui entreprennent de marcher sur l’eau et bien sur ainsi pas de doute, qu’ils n’y parviennent pas.

Au delà de cette notion de confiance qui est une opération mentale j’aimerais parler d’énergie. Une énergie qui stagne, qui s’affole de ne pas trouver d’issue au travers des nerfs, des vaisseaux, des veinules, des artères, et qui rend fou le geste.

Sans doute une forme particulière de yoga serait-t’elle à inventer, si toutefois elle n’existe pas déjà, pour convaincre le corps de laisser l’énergie circuler de part en part jusqu’au geste de dessiner ou de peindre sans qu’il se trouve entravé.

Dans un passé proche l’alcool ou les drogues servaient aussi à distraire le mental afin qu’il perde le contrôle et laisse filer l’intuition, l’énergie dans les ouvrages littéraires ou picturaux.

Mais je crois qu’un bonne promenade en forêt peut aussi régler l’affaire à moindre frais et sans dommage. Car dans le fond cette énergie bloquée n’est que le symptôme de la prière du corps qui désire exister et qu’on ne voit ou n’entend plus, à force de vivre enfermés dans nos têtes.

Remonter le fil des concepts, des mots pour retrouver l’os, le muscle, le nerfs, voilà une piste de travail à réaliser pour tous ceux qui, comme moi, se retrouvent débiles devant leur page ou leur toile blanche en attendant l’inspiration.

Dans ces retrouvailles avec la terre, le corps, la matière, nous retrouvons ce qui nous fonde au niveau le plus intime, le proton qui a besoin de liberté lui aussi, et qui ne cesse à cette fin de créer et de se recréer sans cesse.

Emprisonnés dans l’habitude

L’habitude se loge dans les moindres recoins de notre vie. Ce faisant nous sommes à la fois rassurés et emprisonnés par ce besoin d’assurance perpétuel qu’elle nous apporte. Pourtant nous pouvons faire trembler les parois, faire fondre les barreaux, expirer du plus profond de nous l’inédit et l’extraordinaire.

C’est en ouvrant la porte de l’atelier ce matin que m’est venu ce constat. Même une simple porte n’en finit pas de livrer ses secrets à chaque fois que nous nous concentrons sur la main au contact de la poignée, sur le regard que nous portons vers elle, sur l’odeur même qui flotte dans l’air à ce moment précis où nous allons pénétrer ou sortir d’ un lieu.

Il flotte dans l’air une légère odeur de feu de bois et de térébenthine, et les quelques merles du voisinage se sont donnés rendez vous sous l’auvent de la vieille scierie dans laquelle j’ai installé mon atelier. Cette porte tant de fois ouverte et refermée durant l’année je ne la regarde guère en général, je ne pense même pas à elle, face à celle ci une grande partie de mon attention se trouve ailleurs, dans la journée précédente avec les toiles travaillées ou bien dans les heures à venir sur les toiles que je devrai reprendre. En fait je ne suis pas vraiment là et il y a gros à parier que ce n’est pas seulement devant la porte de mon atelier.

Fort de ce constat je suis revenu à la cuisine pour me servir un nouveau café. Cette fois j’ai regardé la tasse qui est un vestige d’une autre vie, tout un service que l’on m’avait offert à mon départ de Suisse pour retourner sur Lyon avec un peu de souvenirs. Mais voyez comme on s’égare facilement, c’est juste une tasse blanche avec des petits chats peints et sur un bord elle est un tout petit peu ébréchée, mais je ne me suis pas résolu à la jeter même si je sais que cet accident est un lieu de rencontre de milliers de bactéries. Je m’en fiche c’est la dernière tasse et je ne peux me résoudre à m’en séparer.

Le café noir est bien dosé, c’est bon signe car j’ai utilisé la dosette cette fois, la plupart du temps j’y vais à l’estime en versant directement la poudre dans le filtre et mon breuvage réveillerait un âne mort. Les petites bulles du sucre qui remontent à la surface en éclatant en silence, dans le maelstrom du touillage lent de la cuillère, et enfin ce mélange d’amertume sucrée dans la bouche, ce liquide qui coule au fond de la gorge, et la sensation de chaleur bienveillante qui l’accompagne. Je ne me souviens plus de la première fois où j’ai rencontré ce gout du café. Surement sur un sucre que me tendait mon grand père. Aller à nouveau dans mes souvenirs. Demain il faut que je monte au Bessat chercher des tableaux … me voici parti dans l’avenir.

Je ne suis pas un adepte de l’instant présent, sans doute par réaction à ce que j’en lis écoute et voit quand on me le prône à tue tête. Mais pourtant c’est vrai que le seul lieu de l’inconnu, de l’inédit, de la découverte et des petites joies simples qu’elle procure c’est bien cet instant dans lequel le passé comme l’avenir sont deux inconnus à l’équation de vivre.

La tactique du renard

Une fois par les fenêtres de mon appartement de Lausanne, je vis passer un renard qui inspectait méticuleusement les poubelles. C’était une petite zone résidentielle tranquille et il prenait bien son temps sans précipitation, sans doute connaissait il bien les lieux.

Cela me rappelle une histoire que l’on m’a racontée je ne sais plus où sur les renards pris au piège et qui sont capables de s’arracher la patte plutôt que de rester emprisonnés et donc attrapés.

Cette petite histoire a du avoir un impact très important dans ma vie car à la façon des renards, bien souvent je me suis coupé non pas une patte mais tout un pan de vie, tout un cercle de personnes, tout un tas d’habitudes géographiques, familiales, amoureuses, professionnelles à chaque fois que je sentais ma liberté trop menacée.

J’imaginais toujours le courage qu’il fallait alors au renard pour s’extraire du piège en y laissant un membre et cela me consolait un peu d’avoir laissé tant de choses derrière moi. J’ai toujours mes deux jambes et j’arrive encore à marcher avec souplesse et détermination.

On identifie bien souvent le renard avec la ruse mais pour moi c’est bien plus avec le courage, la liberté et le renoncement que j’associe à cet animal.

Je me demande toujours ce qui me serait arrivé si j’avais été influencé par l’histoire des pigeons voyageurs dont l’intérêt pour les propriétaires de ceux-ci est qu’ils retournent toujours à leur point de départ.