Miracle du dodormil

Un comprimé entier hier soir sur la route dans ce petit hôtel suranné. Et puis l’impression d’être terrassé par un gentil rouleau compresseur…

Quand j’ai ouvert un œil vers 2h du mat je me suis dis que ce serait ballot de me lever… je tenais encore les dernières bribes d’un rêves entre mes poings fermés… je n’ai pas allumé la lumière pour aller pisser, histoire de…

Et puis hop je suis revenu dans la lessiveuse, le manège enchanté,aussi sec.

La lucidité brillait comme une sorte de lumière provenant du décor du rêve lui même. Il n’y avait pas à savoir de quoi je pouvais bien être tellement lucide,ni même me poser la question si c’était moi ou un narrateur…j’étais la lucidité ou elle était la narratrice,c’était cela qu’il faudrait retenir seulement au matin.

Une lucidité tournant en spirales sur elle même un point c’est tout.

S’éloigner

La Havane, Photographie Patrick Blanchon 2006

Le besoin de s’éloigner, d’explorer l’ailleurs, c’est toujours une fuite, un rejet, un malaise qui en est le moteur, et qui se dissimule habilement sous un masque de désir. La convoitise d’un autre que j’aimerais être et l’illusion que le mouvement puisse le rattraper, le rejoindre.

L’inconfort permet cela régulièrement.

Et croire devient le rituel obligé.

Par la rêverie s’imaginer résoudre le manque d’intensité du présent, filtrer les informations au tamis d’une pseudo lucidité, fabriquée de toutes pièces par un angle de vue, un parti pris qui n’arrange que moi.

Rien de plus facile.

Et toutes ces phrases que je ressasse comme des mantras ajoutent encore des couches et des couches. Il faut enterrer quelque chose dans l’urgence du rêve, l’oublier.

Et ce faisant ne surtout pas me rendre compte que je renforce sa présence justement par cet oubli.

Dans le fond c’est une routine comme une autre. Une tâche de fond.

La rendre anodine permet-il mieux de l’approcher ?

On peut ainsi rêver l’échange avec constance, nourrir un fantôme de nutrition bénéfique

Et s’apercevoir longtemps après comme ce fantôme à finit par prendre corps réellement, dans l’os, la chair, l’humeur et tout cela dans le reflet du miroir, en se rasant, un jour ou l’autre, ne peut plus s échapper, on ne cherche plus à s’éloigner non plus.

On ne peut continuellement s’échapper à soi-même.

Mais aussi tout cela n’est-il pas prévu depuis toujours ?

Tout cela n’est’il pas prévu à chaque mot qui s’écrit ?

Tout ne se décide t’il pas maintenant et à chaque mot ?

Et ce pour toujours.

Ce libre arbitre décidément est un étrange cadeau que la fatalité nous offre pour mieux la supporter.

Je peux bien être tous mes personnages et rien.

Et tout cela aussi.

L’ensemble, cet ensemble qui fait mon humanité.

Mettre tout cela à distance comme un écrit, une toile, un objet qui fixe dans sa matière, dans le vide entre ses atomes, en creux la preuve de mon humanité.

La preuve que j’existe, que j’ai existé.

Et pas pour rien.

Quel intérêt vraiment de vouloir absolument depuis toujours en fournir une preuve et à qui ?

Sinon à moi seul.

Comme si je ne cessais de douter toujours de ma réalité.

Comme si je n’acceptais pas ma réalité telle qu’elle est.

Comme si chaque mot, chaque tableau n’était toujours que la même tentative de m’éloigner de cet effroi que j’éprouve depuis l’origine de n’être qu’un personnage inventé par un auteur que je ne connais pas, que je ne veux pas connaitre.

Car si je le connaissais je ne pourrais plus changer de peau.

Je ne pourrais plus m’éloigner de lui. J’en serais prisonnier comme Narcisse de son reflet.

Alors peut-être comme durant les embargo reviendrais-je vers ce vieux véhicule cabossé , débarrassé un temps de tout espérance.

Soulagé de ce poids d’espérer comme de s’éloigner.

Et je ferais attention à ne pas abîmer plus qu’elle ne l’est

Et peut-être, mieux vaut tard que jamais, je me mettrais à l’aimer,

cette vieille bagnole américaine que j’ai souvent l’impression de conduire.

Sur la piste du signe

L’univers chamanique et coloré de Thierry Lambert

Les cordonniers sont toujours les plus mal chaussés et cela se vérifie encore aujourd’hui, je pensais à cela en revenant de Saint Hilaire des Rosiers de chez mon ami Thierry Lambert.

La route est longue pour revenir au Péage de Roussillon aussi, j’ai voulu lever le pied sur l’accélérateur, ne prendre que les petites routes à vitesse modérée, vitre baissée pour profiter des derniers rayons du soleil et de ce commencement d’été indien.

Ce qui me manque en tant que peintre c’est une syntaxe, un vocabulaire, voilà la conclusion que j’obtiens soudain en arrivant à Saint Donat l’Herbasse en repassant tranquillement les instants de parole avec Thierry.

Je n’ai pas fait dans la dentelle comme d’habitude, une des premières questions que je lui ai posées tenait justement à l’origine de ce vocabulaire, de cette syntaxe. Nous n’en n’étions qu’à l’apéro et je trépignais d’impatience depuis notre dernière rencontre de la semaine passée.

Calme, presque timidement Thierry me parla alors de son parcours de peintre « abstrait » qu’il décida d’abandonner à l’age de 30 ans.  » il fallait que je trouve autre chose » me dit il et je compris que la peinture abstraite ne le satisfaisait plus car pas assez authentique.

Voilà un mot important lâché, l’authenticité de l’acte créateur. Alors il me raconta comment il avait effectué un retour sur lui même , comme il avait cherché à s’appuyer sur ce qu’il aimait vraiment, « les westerns par exemple où l’on voit des indiens » et ensuite un peu plus loin parce que « tout simplement j’aimais ça et que je m’y suis intéressé en lisant des ouvrages la dessus. » On serait tenté de sourire d’une telle simplicité mais il ne faut surtout pas se tromper car Thierry a totalement raison, retrouver les élans du cœur de l’enfant que l’on porte en chacun de nous , voilà une clef importante que bon nombre d’artistes en herbe devrait étudier sérieusement. Le plus difficile est d’oser y retourner en toute naïveté une fois la pseudo lucidité traversée.

Des amérindiens Thierry connait beaucoup mais pas que ceux là, son appétit de connaissance l’a fait étudier énormément , il sait beaucoup sur l’art et la culture hopi, yaki etc , tous les signes caractéristiques qui identifient cet art et cette culture, son vocabulaire et sa syntaxe, sa grammaire également.

En s’enfonçant en lui-même en compagnie de cette syntaxe, par amour du vrai, de la justesse, cela l’a aidé à trouver la sienne propre. Sans doute aura t’il fallu beaucoup de travail, énormément pour affiner peu à peu celle ci.

Tiens par exemple il me montre des peintures réalisées de nombreuses années auparavant de la « femme papillon » , elle est gracile, lourde, anonyme mais belle de la sincérité qu’il lui confère déjà , ses « chaman » aussi réalisés au feutre de la même époque, rien à voir avec la fulgurance de ceux d’aujourd’hui.

Par le travail Thierry a su insuffler une force et une élégance à cette syntaxe sans plus s’égarer. Il est resté rivé sur sa pratique et sa démarche artistique rejetant au loin tout concept alambiqué, il ne manie que des idées simples lui venant de moments forts vécus.

« Quand j’étais enfant j’allais à la chasse aux papillons  » et voilà désormais l’élément « papillon » qui fait voleter syntaxiquement la chamane colorée, élancée et magnifique qu’il me présente un peu plus tard.

Je ne sais comment remercier la providence pour ces rencontres, en peu de mots livrés Thierry m’invite à me questionner vraiment sur l’art, sur l’acte créateur et sans doute ces questions sont déjà dans mon champs d’investigation depuis un bon moment mais je les considérais d’une façon certainement encore trop intellectuelle.

Dans la rencontre sincère le cœur s’ouvre et les silences deviennent des accélérateurs de pensées, d’idées, d’émotions qui offrent de nouveaux point de vue. Aujourd’hui je me souviens de Don Juan et de Carlos Castaneda, de la petite tape entre les deux omoplates qui permet de changer son point d’assemblage avec la réalité, pour percevoir des réalités plus subtiles.

Je n’ai rien senti mais je suis certain que quelque part la rencontre d’aujourd’hui encore à contribuer à déplacer mon point d’assemblage sur une réalité de l’art que je pressens depuis longtemps en tournant autour sans pouvoir la pénétrer.

Me voici parvenu à l’entrée du sentier, sur la piste de mes propres signes.

L’illusion de la lucidité.

Dans mes moments les plus sombres, quand l’illusion d’une lucidité atroce revient à la charge et que la froideur s’installe je vois une autre réalité que celle que je désire maintenir.

Je vois l’humanité comme un amas de bêtises qu’aucune tribu animale ne saura jamais égaler. Même les hordes de sangliers dévastant les piscines turquoises et les tendres pelouses n’ont pas cette absurdité en trogne. Oui l’être humain est le fléau le plus imbécile et prétentieux que la planète n’ait jamais connu.

Tout est tellement faux chez l’homme, tout est tellement prévisible, que je n’ai aucun mal à imaginer combien il est facile pour une minorité désabusée de s’emparer de cette idiotie générale pour en tirer un profit infini sans vergogne.

Car finalement rien n’a jamais changé par exemple en politique où l’on installe à des sommets des rois qu’à seule fin de mieux préparer leur chute.

Les lobbyistes ont bien compris aussi cette volonté farouche de croyance tellement ancrée dans nos cervelles qu’ils en usent et en abusent, dissimulés derrière de nobles discours, derrière des façades démocratiques, se tiennent les fauves toujours prêts à mordre , à déchirer, à détruire mués par la férocité et le pragmatisme qu’impose le maintien en place d’un ordre établi par le pouvoir.

On peut comprendre que tant de jeunes aient été leurrés et qu’ils aient rejoint Daesh mués par un idéal proposé, par un combat véritable au corps à corps avec tout ce que représente la corruption du monde pour ces fanatiques sans scrupule.

Le discours de façade là encore ne tient debout que par la bêtise, la naïveté, le désespoir et l’ignorance de ceux qui l’ayant espéré finissent par se leurrer en le recevant.

Rien de pire que de n’avoir rien à l’extérieur de soi à conspuer pour ne pas sombrer.

Car finalement le mécanisme de la plainte est cent mille fois plus facile que celui de la responsabilité.

L’humanité est irresponsable voilà la conclusion que l’on peut porter et c’est une cause de tous ses maux, ceux qu’elle produit comme ceux qu’elle subit.

D’ailleurs comment changerait on cet état de fait autrement que par une refonte totale de l’éducation. Or il n’en est rien vraiment, l’école continue à produire du mouton alors que le monde a tant besoin de loups.

Apprendre la responsabilité et l’entraide vraie ne peut être un but dans ce monde ou la servitude est l’objectif des forces sombres qui tirent les ficelles de nos existences.

L’esclavage coûtait trop cher à nos antiques maîtres alors ils ont inventé le salariat, bien plus profitable qui fait croire à la liberté tout en permettant à l’argent de retourner à sa source par tant de ruisseaux.

Oui quand je traverse de sales moments il m’arrive de voir le monde ainsi et les preuves de la véracité de ce point de vue ne manquent pas. Tout est ainsi fait pour que nous pataugions dans une impression de faiblesse, de fatalité cosmique, et d’insécurité permanente. La peur est le joug que nous tirons sans relâche pour avancer dans nos sillons en espérant toujours que demain sera mieux. La peur et l’espoir voici les outils des maîtres de ce monde. Ce ne sont pas les marionnettes qu’il faut attaquer ni même les marionnettistes, mais bien au delà, en nous mêmes, en chacun de nous, devrait exister cette lutte contre la bêtise de céder à la peur comme à l’espoir, alors seulement nous pourrons trouver une dignité et comprendre que nos fragilités sont nos forces véritables.

Ces fragilités que nous devons sans cesse dissimuler pour ne pas avoir l’air vulnérables ce sont vers elles qu’il faut aller car c’est le seul socle solide qui nous constitue et en même temps elle sont les ponts, les passerelles qui permettent à ceux qui l’ont compris de rester stoïques et dignes voire compatissants face à la bêtise du monde.