Mon galeriste préféré

Ne regarderait pas mon travail uniquement comme une source potentielle de revenus, il aimerait mon travail tout d’abord pour l’émotion qu’il en retire sans se soucier qu’en faire par la suite. En cela il ne se poserait même pas la question de savoir si sa galerie est suffisamment grande pour m’accueillir, si les murs sont assez blancs, assez hauts, si la distance pour regarder chaque tableau est suffisante, pas trop exiguë. Non, il éprouverait quelque chose, un peu comme un gamin qui regarde un reflet dans l’eau, un nuage bizarre dans le ciel, la beauté ou l’effroi peu importe. Il ne ferait pas le tour mentalement de son carnet d’adresse pour estimer le nombre d’acheteurs à qui il pourrait présenter mes travaux. Enfin pas tout de suite, c’est logique tout de même qu’il le fasse à un moment ou un autre, j’aurais des doutes sinon.

Et alors il me tendrait la main en me regardant bien droit dans les yeux. Tout cela, tous ces tableaux, cela vient de moi finalement, alors autant aller droit à la source. Savoir qui je suis, mon pedigree ma race, mes origines, mon parcours pour arriver là jusqu’à lui. Et alors ce serait à moi de continuer la bout de chemin jusqu’à nous.

Il faudrait que je lui parle de mon travail, pas tellement de moi tout de suite, de toutes façons qui suis je sinon un vecteur, un tuyau.. une chose somme toute assez simple j’imagine comme tous les peintres.

On pourrait s’arrêter un instant et il me proposerait un café, j’aime le café et la gentillesse chez les gens. Et se regarder en le buvant sans trop parler. Sentir tous les deux combien cette rencontre fortuite ou programmée est importante pour chacun de nous. Car mon galeriste préféré avant d’être un commerçant, avant d’être un connaisseur en art, un curateur, un commissaire, un agent de liaison sur le front du grand champ de bataille des affaires et de l’art, j’aimerais qu’il soit tout d’abord un ami potentiel. Vous savez ce genre d’ami à qui on peut pardonner beaucoup justement parce que c’est un ami.

Nous parlerions de tout ce qui est nécessaire, je ferais des efforts remarquables pour éviter le superflu, encore que l’énervement de l’autre face à celui ci est toujours un indice utile.

J’aurais pris au sérieux la rencontre évidemment, il feuilletterait une fois la tasse vide reposée sur la table basse du salon, ou de la cuisine, car après tout un galeriste se déplace parfois encore jusque chez les peintres. Dans ce dernier cas il y aurait ce moment où il nous faudra passer à l’atelier, je ressentirais un petit pincement au cœur, une appréhension peut-être si je trouve la personne aimable, sinon je prendrais ma casquette de guide touristique et entonnerait les prémisses d’un boniment succinct pour ne pas éveiller sa méfiance. je ferai même l’idiot comme j’ai le talent de le pratiquer dans toute déception annoncée.

Mais non tout se passe incroyablement bien, très simplement en fait, nous parvenons à nous mettre à l’aise sans effort et il me pose les bonnes questions et ça y est je m’ouvre comme un crocus printanier à la lumière de celles ci , il connait son métier d’homme ou de femme qui a besoin d’aimer avant de proposer aux autres.

Sans doute ce premier moment avec mon galeriste préféré restera t’il gravé en moi comme une origine. Par temps de bourrasque je reviendrai à cet instant mesurant les distances, les écarts les dérives. C’est un peu comme une dignité que l’on voudrait conserver au souvenir d’une rencontre amoureuse même si celle ci se termine en queue de poisson, surtout si celle ci se transforme en eau de boudin.

Et la déception ou la joie de toutes façons ne sont là que pour nourrir les prochaines toiles alors il faudra tout accueillir à nouveau sans trop de bile, sans colère, sans excès d’enthousiasme non plus , car nous savons bien lui et moi que nous ne sommes pas des saints.