Mythologie personnelle

« Comment veux tu obtenir quoi que ce soit si tu ne sais pas ce que tu veux ? » avait déclaré la jeune femme rousse à la femme plus âgée aux cheveux argentés. J’étais juste à coté d’elles, je venais de m’assoir à une table voisine. Comme elles étaient absorbées dans leur conversation d’une manière si appliquée, tellement concentrée , je me sentis disparaître de leur champ de vision, de leur bulle, presque immédiatement une fois les quelques micro secondes nécessaires et suffisantes qui suffisent à la plupart des êtres humains pour percevoir un événement, et le classer aussitôt en menace ou dans l’anodin, la banalité. Je n’étais plus que cette silhouette qui venait de prendre place à coté d’elles et dont elles n’allaient pas perdre la moindre seconde à se soucier le moins du monde.

J’adorais me balader dans la ville à cette époque. La marche me désépaississait de mes misères jusqu’à atteindre à la légèreté requise du funambule. Parfois durant des kilomètres afin d’être en mesure de jeter sur mes petits carnets quelques notes que je ne jugerais pas totalement pathétiques à la relecture.

Les cafés parisiens possèdent cette atmosphère si particulière constituée par l’entrechoquement des tasses, des verres des petites cuillères, du grésillement des néons des soupirs et éternuments des percolateurs, de la menu monnaie qui tinte dans les soucoupes .

A condition de posséder l’oreille absolue capable d’établir non seulement une distinction mais d’élaborer des hiérarchies auditives à partir du brouhaha incessant des conversations qui se mêlent par intermittence aux bruits de la rue, et à la musique qu’un jukebox antique joue encore dans mes souvenirs. La séduction de tel ou tel lieu m’est toujours parvenue plus ou moins par l’audition en premier.

Un écrivain se doit de savoir quel type d’établissement lui convient le mieux. Et bien sur pour cela, pour lui permettre d’effectuer des comparaisons raisonnables il doit en essayer beaucoup. On pourrait même en tirer comme une sorte d’axiome, une formule magique, qui dirait en gros : « dis moi le café parisien que tu fréquentes je te dirais le genre d’écrivain que tu es. »

Evidemment à 20 ans on s’accroche beaucoup à la rumeur, aux lectures avalées tout rond, on se crée ainsi pour survivre et se donner du courage une mythologie personnelle, avec des cartographies singulières en apparence, des habitudes, des rituels, et un point de vue qui ressemble à un « ton » bien plus qu’à du discernement.

On ne se rend pas compte que le ton que l’on utilise pour nourrir ce long monologue est un long fleuve qui charrie toutes les ordures et les merveilles des auteurs dont on est encore imbibé.

On passe parfois des années sans pouvoir se détacher de toutes ces voix qui se seront insinuées par nos pupilles notre rétine, jusqu’à la cervelle et à la pulpe de nos doigts.

Notre attention à tous ces mots, ces phrases écrites par d’autres que l’on conspue ou vénère en les absorbant en les ruminant, en les chantonnant comme ces tubes à succès sous la douche; on pratique comme ça sans même se rendre compte de cette petite musique une ritournelle issue d’une invisibilité elle aussi, celle de tous les caractères typographiques, toute cette encre d’imprimerie qu’on avale sans même comprendre pourquoi on le fait.

Je ne parle pas du désir ni de l’envie de surface qui pourrait se résumer à l’idée de vouloir absolument être différent, et si possible original lorsqu’on est jeune.

Je parle du désir profond, celui dont use abondamment la destinée pour se faire oublier à la plupart d’entre nous. Pour brouiller toutes les pistes jusqu’au moment opportun.

J’écoutais toujours le son de la voix de la jeune femme rousse, du moins je ne m’attachais plus tant à ce qu’elle disait à son vis à vis qu’à ce que m’inspirait le timbre, la couleur, le rythme, l’amplitude entre les basses et les aigues, tout ce qui, en surface, pouvait m’inspirer des images, des sensations, des fulgurances susceptibles de m’informer sur le caractère, le poids de sa personnalité, de son tempérament ou de son âme je n’avais guère d’autre mot pour tracer le contour vague de ma rêverie à cette époque.

Ce n’était juste qu’une pièce de plus à ma collection, quelque chose de dérobé dans le fil des jours. A cet instant j’avais le pouvoir d’ouvrir mon carnet et de noter deux trois phrases, puis j’appelais le loufiat, payait ou recommandais la même chose selon la vitesse du vent et, souvent aussi un je ne sais quoi, une sorte d’intuition qui m’apprenait que l’affaire pour l’instant était close, que je pouvais aller me faire voir ailleurs sans soucis.

Installé dans ce personnage de l’écrivain que pouvait-il bien m’arriver ? Mais tout absolument tout, tout ce que je puisse désirer qu’il m’arrive. Cependant que je ne souhaitais rien en particulier, je ne désirais rien de précis. Je n’étais qu’un désir surprit d’être désir et pas grand chose de plus.

Sans doute est ce pour cela que la phrase de le jeune femme rousse avait capté mon attention ce jour là. Je ne voulais rien de particulier à cette époque de ma vie, sauf être écrivain- mais je ne m’étais guère interrogé vraiment sur ce que signifiait « pour moi » être écrivain.

J’avais juste imaginer l’ambiance. Une ambiance que j’étais en mesure d’imaginer toujours chez les auteurs que j’adorais et dont je grapillais quelques effluves, quelque fragrance comme celle que laisse derrière elle une jolie femme … Une flottaison perpétuelle entre le réel et l’imagination et qui, de temps en temps prend l’eau. C’est peut-être à ce moment, proche du naufrage, de l’engloutissement que l’on pouvait se mettre à écoper en jetant sur le papier quelques phrases. N’était ce pas ainsi que l’inspiration pouvait surgir ? Il fallait d’abord aspirer le plus possible pour être inspiré à son tour.

La réalité- celle que tout le monde évoquait le plus souvent dans la plainte- ne m’intéressait pas vraiment, elle me renvoyait perpétuellement à un fond personnel que je ne n’avais pas le courage à l’époque de vouloir sonder. Ma solitude d’ailleurs était ce rempart que j’avais construit pour ne jamais avoir à me confronter à ma vision de cette réalité intérieure. Ma solitude aussi était cette ambiance dans laquelle je ne cessais de m’accrocher. Il y avait quelque chose de farouche, une obstination que je ne désirais pas voir et dont je n’avais de cesse de m’écarter pour fuir.

Si pourtant j’étais mis en demeure par cette réalité commune, par l’entremise du boulot, où par un coup de poing bien asséné dans les gencives lors d’une rixe, si soudain mon invulnérabilité s’effritait tout à coup et que, par bouffées nauséabondes, la réalité se manifestait, elle s’amenait telle une garde chiourme, une sorte de domina cuirassée destinée à aiguiser le plus rapidement possible la culpabilité la honte ou le ressentiment la plupart du temps.

Comme si j’avais besoin d’une bonne dose de sentiments hostiles comme fondation à ma rêverie. Réminiscence enfantine du martinet et de la ceinture de cuir.

J’étais infréquentable totalement. Même personnellement j’avais un mal de chien à me regarder droit dans les yeux le matin en me rasant.

Je ne voyais pas autre chose qu’un pauvre type, un malheureux pétri par toutes ses lâchetés, ses faiblesses qui n’avait pas le courage ni la volonté de participer clairement au monde.

La confusion, l’à peu près, le vague et le flou formaient ce territoire que je m’étais inventé pour fuir la précision atroce de ce que pensais connaitre sur le bout des doigts.

Ce personnage d’écrivain était ce que j’avais inventé de mieux dans ma misère et qui me paraissait le plus solide afin de m’appuyer sur lui pour survivre à cette époque. Un personnage suffisamment vague, insaisissable me permettant de fuir quotidiennement la réalité. Une sorte de pansement à refaire chaque matin en urgence dès le réveil.

Parallèlement à tout l’effort d’imagination que je déployais pour m’inventer une vie vivable, ma production en tant qu’écrivain véritable était totalement risible. Sitôt que je prenais un peu de recul, que je me relisais rien n’allait et j’avais des nausées. C’est que dans cette folie que je traversais la réalité me revenait sans doute par la bande au travers de ces relectures. Tout m’apparaissait alors insipide, vain, juste des chroniques personnelles, il n’y avait pas du tout ce souffle susceptible d’emporter le moindre lecteur et surtout pas le lecteur que j’étais.

J’étais si fier, pour compenser toute la honte éprouvée sans doute, d’avoir crée ce personnage d’écrivain, que je devais me dire que l’essentiel du job était fait. Et évidemment la lecture de Miller, de John Fante à cette époque n’arrangea pas du tout les choses.

La lecture de leurs bouquins me soulevait d’enthousiasme que pour retomber très vite ensuite dans la pire des morosités, dans la négation de ma production « littéraire ». Tout ce qu’ils racontaient bon dieu je le vivais, j’étais barricadé dans une naïveté telle que je voulais tout prendre pour argent comptant. J’étais incapable de m’expliquer à la fois mes engouements comme mes dépressions à leur lecture.

Ils maniaient le rêve et la réalité dans un dosage savant et je ne voulais pas savoir qu’ils usaient de recettes, comme des chefs de cuisine. Je préférais encore une fois rester dans l’ambiance, ne pas sombrer dans la bassesse de tout décortiquer froidement, d’analyser paragraphe par paragraphe, je ne voulais pas tomber sur le double fond du chapeau. Je croyais dur comme fer au lapin blanc et merde au deus ex machina !

« Comment veux tu obtenir quoi que ce soit si tu ne sais pas ce que tu veux » j’avais noté cette phrase dans les années 80 avec une description succincte: une jeune femme rousse s’adressant à une autre plus âgée dans un café parisien.

Je l’ai relue récemment en triant de vieux papiers, et des carnets qui ont survécu à tant de naufrages. Evidemment j’ai immédiatement retrouvé tous mes vieux démons, cette nausée du temps de ma jeunesse m’a à nouveau sauté à la gorge comme un petit animal apeuré.

Est ce que j’ai su vraiment ce que je voulais une fois dans ma vie ? Est ce que vraiment je ne voulais rien comme pour m’excuser perpétuellement de désirer tant de choses impossibles ?

Pour conserver intact le désir suffisamment longtemps avant de savoir clairement comment lui donner du sens ?

Peut-être que je n’étais pas si égaré que ce que j’ai souvent pu l’imaginer. Il se peut même que cet égarement soit une sorte de chef d’œuvre personnel que je peux accrocher à mes murs intérieurs et dont je serais fier.

En tous cas à chaque fois qu’il me prend l’idée de le regarder en face cet égarement j’ai l’impression d’être ce collectionneur heureux d’avoir fait l’acquisition d’une œuvre d’art et qui chaque fois ne s’en lasse pas. C’est mon musée personnel avec ses ors et ses bronzes, et qui représentent les divers héros d’une mythologie trop personnelle pour que je trouve un jour l’audace de pouvoir en parler.

Illustration pour cet article une œuvre de Garouste dans laquelle ma folie se reconnait dans la sienne.