Nabuchodonosor 3 ème partie

Café à Suresnes Vieille photo

Dans l’arrière salle du bar où nous nous retrouvons, une population louche de filles et de maquereaux dans la pénombre. Du bois de Boulogne voisin nous les voyons arriver le matin, visages las regards hagards, odeur de sueur, de sperme et de transports en commun.

De grandes bringues asexuées qui ôtent leur perruques laissant apparaître des cranes chauves, des petits julots tirés à quatre épingles ayant fait leurs emplettes chez Tati ou chez Celio pour la plupart. Faux crocodiles brodés sur les polos, faux jonc du bracelet montre, faux nez et faux air de dur à cuire.

Djamel le barman les connait toutes et tous, commerçant diplomate qui apporte les cafés croissants silencieusement, discrètement, glissant comme un funambule sur le fil de la réserve et de la politesse.

Vus de la bas, du fond de la salle, nous sommes les habitués Nabucho et moi, on ne nous remarque presque plus, nous faisons partie du décor. Les clochards ivrognes voilà tout ce que nous sommes, la poésie, tout le monde s’en cogne par ici .

Hier le boxeur n’était pas à l’appartement et Elvira m’a annoncé qu’elle organisait une petite fête et que je serai le bienvenu si je voulais. Je n’avais franchement pas envie mais la chambre surchauffée malgré la fenêtre entrouverte m’étouffait , alors suis sorti pour aller prendre un verre d’eau à la cuisine, j’en sors, traverse le long couloir et au bout de celui ci des cris, des insultes j’arrive au bout et je vois toute une bande de jeunots à poil en train d’insulter une petite brune qui a conservé sa culotte.

Elvira en papesse sombre complètement nue assise sur le canapé les jambes repliées sous elle, le regard glacial de ses petits yeux de souris ! elle fume sa cigarette en contemplant le bordel. De temps en temps elle tente un « mais arretez donc  » en riant mais ça n’arrête pas au contraire ça les excite encore plus. Déjà des mains agrippent la culotte pour la déchirer.

J’arrive pour m’interposer gentiment au début et là patatras tout ce joli petit monde me tombe sur le paletot. C’est la baston. Tant bien que mal j’arrive à éjecter une bonne partie dans le couloir hors de l’appartement mais je glisse et me casse la gueule. C’est l’hallali, des coups de poings de pieds, j’en reçois tant que je ne compte plus, je me débats cogne en aveugle, des os qui craquent des cris de douleur, enfin la porte de l’ascenseur s’ouvre et tout le monde disparaît à l’intérieur.

Je reste étendu sur le carrelage devant l’entrée, en sang, humilié surtout. ça faisait longtemps que je n’avais pas reçu une dérouillée semblable , depuis mon père en fait. Pourtant des bagarres de rue j’en ai connues, plein, mais jamais je ne me suis fait déchiré comme ça. Exiguïté des lieux, pas assez de recul, manque de discernement et puis je n’ai plus 20 ans non plus.

Elvira a passé un tee shirt, adossée contre le mur elle me regarde en fumant. « Tu n’aurais pas du t’en mêler « me dit elle sur un ton de fausse componction. Elle sait y faire pour me foutre en boule pas de soucis. Me revoilà d’un coup tendu comme un arc. Mais je me relève me rhabille comme je peux et passe à coté d’elle sans rien faire ni dire. A un moment je jurerais entendre un « baise moi » mais je me dis que j’ai rêvé sans plus faut pas déconner non plus.

C’est le lendemain après midi que je retourne au bistrot retrouver Nabucho. Des qu’il me voit il m’attire à l’extérieur de l’établissement, il ne faut pas qu’on te voit ici me lance t’il tu sais ce que tu as fait ?

Je ne comprends pas vraiment, je n’imagine même pas qu’il soit déjà au courant de la bagarre de la veille.

Tu as pété le bras du fils d’un gros truand , il veut ta peau mec et, à son air paniqué je comprends qu’il ne rigole pas.

Dans le fond je fais mes comptes et je me dis que j’ai meilleur temps de retrouver Paris qui me manque. Coup de chance, miracle je ne cherche pas longtemps.

Rue des Poissonniers dans le 18 ème, un petit hôtel , gaz à tous les étages en plus. On paie à la semaine et j’ai de quoi voir venir. Ça fera plus loin pour me rendre au magasin mais l’idée d’avoir un vrai chez moi me réjouit d’avance.

C’est quelques jours plus tard que mes deux patrons et moi arrivons dans un immeuble cossu de la Trinité. A vrai dire j’ai été kidnappé carrément après le boulot, un traquenard bien huilé, ils étaient là pile poil à l’heure de la fermeture, pas question d’esquiver.

A mi hauteur de cet immeuble bourgeois un étage encaustiqué tout entier une porte en chêne luisante comme un sou neuf.

Il faut retirer vos chaussures me dit on au moment où la porte s’ouvre sur un visage de vieille femme au regard céruléen.

Bonsoir .. on vous en avait parlé et bien voilà on vous l’a amené dit l’aîné de mes patrons, celui au crane chauve avec un ton de petit garçon qui s’adresse à la maîtresse d’école.

Ils sont familiers des lieux, retirent leurs pompes qu’ils rangent bien soigneusement à coté de toutes les autres paires de pompes déjà posées. Je fais pareil , oh le contraste de mes vieilles Clark éculées à coté de toutes ces vernies … et je vais pour les suivre. Mais la vieille me pose la main sur l’épaule et me demande de la suivre dans un petit bureau. elle referme la porte derrière nous et nous voilà debout face à face le regard céruléen me transperce mais je ne cille pas, je ne cille jamais de toutes façons.

On reste comme ça une bonne minute sans rien dire du tout et puis elle me caresse la joue avec un pâle sourire de compassion, inattendu. Elle me conduit dans la grande salle ou sont assises déjà une bonne vingtaine de personnes et m’indique d’un geste d’aller m’asseoir.

Puis elle vient au beau milieu s’assoit elle aussi et commence à parler. Au début j’essaie de comprendre ce qu’elle dit mais ça n’a absolument ni queue ni tête. Sa voix mobilise toute mon attention, j’ai beau lutter je ne parviens qu’avec peine à conserver le recul nécessaire, le discernement, l’attention à l’ensemble. La voix d’une enchanteresse, d’une sorcière, je connais à fond déjà ce pouvoir qu’ont certaines femmes d’hypnotiser ainsi par la fréquence des sons.

En fait je comprends que c’est une espèce de transe qui la traverse et qu’elle partage en expulsant de ses poumons et de sa cervelle embrumée un galimatias boueux qui nous enfume.

Je regarde autour de moi une fois ce constat effectué. Toutes ces petites dames bien habillées et ces petits messieurs en chemise blanche ont les yeux clos et dodelinent du tronc emportés par la petite chanson de la vieille. Décidément je me dis j’ai le chic pour me fourrer dans des histoires à la con et je ris intérieurement ça me permet de rester bien éveillé, de ne pas succomber mièvrement à la grande comédie mystique que j’ai alors tout loisir d’observer froidement.

(à suivre)

Nabuchodonosor suite

Masque en papier mâché réalisé par un enfant de l’école primaire de Jaillans. Photo Patrick Blanchon

Pour gagner sa vie de poète exilé Nabucho intervenait dans les écoles et apprenait aux enfants à réaliser des masques en papier mâché. Il ressemblait à un gros nounours noir et sa voix était douce comme une caresse lascive et qui charriait pourtant des armes tranchantes aux gamins des cités.

Il avait passé son enfance dans une famille modeste de Salvador de Bahia, oh pas une famille pauvre, il ne marchait pas pieds nus tous les jours. Quand il allait à la maison des Saints il mettait ses belles chaussures du dimanche et sa veste aux manches un peu trop courtes. Déjà à l’époque il affectionnait d’apparaître un peu ridicule.

Certain soir de mai, il prenait sa guitare pour honorer Jemanja, la nature incarnée dans ce drôle de synchrétisme cathoyurubesque mélange de vierge marie et de Lilith africaine.

Mais alors sa voix vous attrapait l’âme toute entière en vous cajolant de son intonation parfois enfantine.

Il était ami avec toute la diaspora brésilienne et lorsque Gilberto Gill de passage à Paris l’appela au téléphone alors que nous étions en train de déguster une de ses succulentes féjoade il m’invita à l’accompagner.

A la vérité j’ai oublié le lieu où se jouait le spectacle depuis, j’ai oublié le concert aussi. Non tout ce qui m’est resté de ce soir là ce sont leurs deux regards d’amitié. Une tendresse énorme et une intelligence du cœur accompagnée évidemment des débordements nécessaires afin de conserver un semblant de pudeur.

Ce fut ce jour là que je compris que tout ce que Nabucho disait n’était pas toujours des histoires, des inventions, des mensonges et je me surpris à l’admirer, moi qui n’admire pas grand monde en général.

La pauvreté qui accablait le foyer provoquait des crises conjugales à répétitions et toutes se soldaient généralement par une porte qui claquait et qui conduisait Nabucho au bistrot.

Quand le boxeur fit son arrivée ma vie changea. Je payais une petite fortune pour la chambre que j’occupais à l’hôtel voisin et il me proposa une chambre dans leur appartement. Le boxeur sa compagne, une serbe de 10 ans son ainée, et un adolescent taciturne qu’elle avait eu d’un premier mariage, vivaient non loin de là dans des immeubles modernes, code de sécurité, parking vidéo surveillé, ascenseur en bon état de fonctionnement.

J’étais tellement léger d’argent à ce moment là que ce fut une bénédiction en apparence et je n’oubliais pas de remercier la providence. Mais en fait ce fut vraiment là que je compris totalement l’expression « il vaut mieux un petit chez soi qu’un grand chez les autres. »

Car à peine avais je posé mon sac dans cette nouvelle chambre, que je compris le but recherché par le boxeur. Il ne désirait pas moins que je satisfasse sexuellement sa compagne qui avait en cette matière un appétit d’ogresse.

En tous cas cela me permit, je veux dire cette économie sur mon maigre budget, de remonter une pente financièrement abrupte. Peu de temps après je changeai de job en même temps que je levais le pied sur l’alcool. J’avais trouvé un job de responsable commercial dans un magasin de matériel para médical à deux pas.

Je ne voyais plus guère mon ami Nabucho étant rentré dans le ronronnement des semaines qui s’enfilent selon un rythme laborieux, les saisons passaient et je ne les voyaient guère que par les vitres de l’autobus qui me conduisait à mon nouvel emploi.

Les deux acolytes qui étaient alors mes patrons avaient été épaté à l’embauche par le simple fait que je ne me démonte de rien. Ils avaient pourtant essayé en m’assaillant de questions loufoques juste pour voir si je perdais ou non mon calme. Une sorte de test para militaire qui m’avait surprit bien sur mais bon , j’avoue que désormais il n’y a plus vraiment de règles pour l’embauche c’est la foire d’empoigne et puis voilà.

Mon boulot demandait effectivement des nerfs. Je voyais arriver là tous les culs de jatte du monde, quand ce n’était pas les mères pondeuses à répétition qui s’enquerraient régulièrement des prix des couches. De temps en temps je lâchais une ou deux canules entre quelques ventes de fauteuils roulants, ou de lit médicalisé. Mais le pire à endurer était la livraison des bonbonnes d’oxygène aux presque mourants du coin.

J’en ai vu des jeunes et des moins jeunes m’accueillir avec des râles de joie et des regards mouillés de soulagement. J’étais le pourvoyeur d’air pur dans des univers à l’atmosphère épaisse épicés d’odeur de merde et de pisse.

J’ai du tenir une bonne année par tous les temps et je serais surement resté si mes patrons ne s’étaient pas soudain ouverts à moi d’une lubie que je n’avais pas encore relevée chez eux.

En effet un jour le plus jeune un soir alors que je faisais les comptes du magasin poussa ma porte avec un sourire de faux cul magnifique et me demanda si je m’intéressais à la religion.

Je répondis que je n’étais pas pratiquant de rien mais qu’accessoirement je croyais à une sorte d’au delà. Du moins vu le merdier de l’ici ça aidait à tenir qu’il puisse exister un ailleurs fabuleux.

Et le voilà à me narrer tout de go qu’ils appartiennent tous les deux à un groupe de personnes qui « savent » parce qu’ils sont conduits par une magicienne incroyable qui aurait le pouvoir de lire les âmes, dénouer tous les nœuds énergétiques, j’en passe et des meilleures pour arriver au fait : ils voudraient ces deux là que je puisse les accompagner un soir pour me présenter.

Ce que j’ai compris c’est qu’il fallait qu’ils m’amènent pour être ausculté par leur mentor et savoir si j’étais tellement une personne de confiance que ça.

Ils n’avaient pas complètement tord à vrai dire vu que j’empochais quand même un billet par ci un billet par là que je ne fourrais pas dans leur putain de caisse enregistreuse.

à suivre…