Ce cancer qui nous ronge

Parmi toutes les formes de cancer il y a celles qui sont pointées, identifiées, étiquetées par les experts médicaux et puis il y a toutes celles dont on ignore à peu près tout des causes, on ne peut que constater leur travail une fois le recul atteint, une fois le décès clairement établi, une fois que le deuil est achevé aussi.

En tant que jeune con plein de vigueur j’avais passé en revue un certain nombre d’hypothèses sur ma propre façon de disparaître, un jour où l’autre et j’avais épluché à peu près tous les manuels de médecine qui m’étaient passés sous la main. Au bout du compte après avoir feuilleté de milliers de pages et retenu assez peu de l’immense richesse que recelait la maladie en général d’arriver par tout un tas de causes plus ou moins bien définies, je décidai un beau matin de fuir la littérature médicale.

Mon obsession de la mort ne s’en trouvait pourtant pas ni atténuée ni résolue pour autant, mais j’avais compris que la médecine ne me mènerait qu’à une impasse. C’était déjà une fameuse victoire en quelque sorte, et je pris le parti d’oublier complètement les différents organes qui me constituaient, leur lieux et leurs fonction, et tous les symptômes possibles et inimaginables sur lesquels j’avais installé inconsciemment une veille.

La moindre migraine, le plus petit bouton, la rougeur suspecte, l’ictère et le mal de dos ne devinrent plus désormais que des gènes avec lesquelles il fallait compter comme on fait quand il pleut, quand il neige et que l’on doit de toutes façon partir d’un point A pour aller vers un fichu point B.

La gène, le symptôme, l’imagination de devoir mourir d’un moment à l’autre d’un rhume, d’une chute, d’un cancer, ou de toute autre cause, j’avais décidé de m’en foutre royalement parce que dans le fond mon étude des maladies n’avaient en rien calmé ma panique et donc tout cela ne servait à rien.

C’est alors que je m’intéressais un peu aux autres afin de tenter de comprendre comment ils abordaient le sujet de leur propre disparition. Je ne fus pas déçu. A vrai dire tous les moyens sont bons du plus noble au plus foireux et avec le temps je dois dire que j’ai pu collectionner un nombre de cas pouvant, si je me décidais à les relater, remplir autant de volumes que l’encyclopédie Britannica.

Mais comme toujours le risque de la profusion mène à l’éparpillement, il est de bon ton de classer un peu les exemples par catégorie et de constituer une sorte de glossaire, une sorte de dictionnaire personnel peut-être afin de bien définir mon sujet à chaque fois et en donner pour son argent à un hypothétique lecteur.

Parmi les causes de disparition relevées le plus souvent chez mes congénères, lorsque je dis « disparition » je parle de leur essence pas de leurs manifestations souvent agitées et incohérentes, il faut nommer en premier lieu le sentiment de solitude.

Que ne ferait-on pas pour échapper à ce sentiment terrible ? A peu près tout si j’ai bonne mémoire. Cela commence avec une sorte de malaise que l’on attrape dans l’espace familial et se termine si tout va bien dans un quelconque Ehpad.

A partir de là l’imagination est débordante d’idées pour tenter d’oublier la froideur apparente de cette évidence : nous naissons seuls et nous crevons seuls.

La meilleure solution à laquelle bien des gens évitent de penser est pourtant d’une évidence limpide elle aussi. Il faut plutôt être seul que mal accompagné dit le dicton populaire et ce n’est rien de le dire, encore faut il l’accepter totalement, et le mettre en pratique.

Cette singularité que propose la solitude à mi voix pourquoi ne pas l’examiner en profondeur ? pénétrer vaillamment dans une pièce, s’asseoir sur une chaise et se laisser envahir totalement par cette gigantesque marée qui nous submerge ?

Tout à une fin et c’est heureux. Les vagues sont déchaînées, des paquets d’embruns fouettent le visage, on n’en mène pas large. Il arrive même qu’on se lève de la chaise pour sauter, danser, crier, hurler, pleurer, qu’importe tout cela à condition qu’on repose son fondement sur le siège, qu’on n’ouvre pas la porte pour fuir.

Une fois que l’on a décidé de ne pas s’enfuir, de ne pas s’échapper encore une fois ni à l’extérieur de la pièce, ni dans un livre, ni dans la rêverie, ni dans le frigo, si l’on reste calme pendant quelques minutes à fixer dans les yeux ce sentiment de solitude, il s’apaise enfin. La lumière pénètre dans la pièce et parait valider notre bonne décision.

Ça y est enfin, on a réussit on est seul comme jamais on ne l’a été auparavant et du coup on découvre que ce n’est pas si terrifiant que cela.

Il peut y avoir quelques rechutes mais l’essentiel est accompli. Ensuite c’est comme toute bonne habitude à adopter il faudra s’y tenir avec une régularité de métronome.

Si on est obligé de sortir pour se rendre au travail, prendre les transports en commun, se retrouver ensuite à partager son temps avec d’autres, se réserver au moins une heure par jour pour retrouver cette solitude. C’est comme prendre une douche fraîche qui nous débarrasse de l’impression de fatigue.

Je ne saurais dire tous les bienfaits qu’apporte l’acceptation de la solitude ce serait trop long et donc forcément ennuyeux pour le lecteur. Mais si je puis me permettre cette petite métaphore c’est le premier fil sur lequel on tire pour dénouer un nœud compliqué. Ensuite il faut du temps pour démêler cette complexité et parvenir enfin à retrouver le fil de sa vie. Au bout du compte plus on s’enfonce dans la solitude de façon convaincante, et non par hargne, par colère, par chagrin, plus on s’aperçoit qu’elle nous apporte un soulagement bienfaisant.

Finit l’envie d’être avec n’importe qui plutôt que seul. Finit aussi le paraître devant autrui, finit le mensonge, l’omission. Ensuite avec un peu d’entrainement encore on acquiert une sorte de diplomatie comme aussi la naïveté de s’étonner tout haut des difficultés des autres. Surtout lorsque nous comprenons qu’elles ne proviennent que de cette solitude ce cancer qui semble ronger la population sans relâche et dont le seul remède trouvé semble être la distraction.

Au contraire de la distraction, rechercher l’attention à chaque instant permet de faire de la solitude un joli couloir de soi vers l’autre. Ensuite évidemment c’est tout un art de ne pas pénétrer chez autrui avec de gros sabots, mais ça c’est une autre histoire.

L’être

Assez régulièrement me vient à l’esprit qu’un être que je ne connais pas se dissimule tout au fond de ma confusion habituelle et qu’il n’apparaît qu’à certains moment privilégiés seulement par la trace qu’il m’a laissé de son passage.

Certains tableaux que j’ai pu réaliser me l’indiquent, certains souvenir de relation amoureuse également, certains moment durant lesquels je marche dans les forêts, dans les rues, et puis aussi quand je chantais à la terrasse des cafés parisiens c’était sa voix que j’entendais rebondir dans les regards brillants des clients attablés en l’écoutant.

Ces moments sont brefs et paraissent appartenir à une dimension onirique. Et comme dans les rêves plus je tente de m’en approcher, de tenter d’établir une relation avec cet être, un peu plus durable, plus il semble s’évanouir. Alors j’éprouve tout en même temps une tristesse infinie, une mélancolie profonde, presque un chagrin inconsolable.

Cet être j’ai souvent pensé que c’était l’homme que je désirerais être toujours en vain et que je ne cesse de louper par une succession de coups d’épée dans l’eau. Il suffit que je tente de me l’imaginer pour que je me trompe du tout au tout sur ce qu’il est.

Ce ne sont pas les tentatives qui manquent, entre l’hermite mystique, le chaman solitaire, l’écrivain fiévreux, l’artiste plus ou moins maudit, l’ouvrier à la chaine qui ne veut plus rien entendre de la culture et de l’art pour s’enfoncer dans le fil des jours, je crois que j’ai tenté beaucoup de choses, et au final rien ne m’a jamais satisfait. Cet être rêvé se sera toujours dérobé à toute définition, à toute union.

J’ai pensé à Dieu qui est en chaque chose et j’ai eu honte bien sur.

J’ai pensé aux anges et aux démons, ça ne m’a pas rasséréné non plus.

J’ai pensé à une espèce d’impuissance chronique que je trimbalais depuis toujours, à un amas bien solide de lâchetés aussi.

J’ai voulu regarder cet être au travers du cadre exiguë que proposent le bien et le mal pour tout à chacun d’entre nous. En vain aussi.

Il reste insaisissable comme le désir dans le fond .

C’est sans doute cette qualité qui me procure cet élan vers lui toujours renouvelé, toujours en vain, et qui continue à m’inspirer pourtant à continuer à le chercher.

L’être et le vide se confondent en un même lieu que longtemps j’ai cru désolé. Et donc j’ai suivi la pente de bien des dénuements, de pauvreté afin de m’en rapprocher au plus près aussi.

Maître Eckhart que j’ai lu et relu de nombreuses fois parle de ce dénuement, comme Jankélévitch du « presque rien ».

Il faudrait qu’il ne reste presque plus rien de ce que je crois être de ce que j’ai cru être pour qu’enfin l’être s’introduise enfin.

Combien d’années perdues en quête de ces bêtises ? De nombreuses années, sans doute presque toute ma vie quand j’y repense.

Et tu sais quoi, je vais te dire c’est juste parce que je ne savais pas voir correctement les choses tout bonnement. Je coupais les cheveux en 4, j’espérais quelque chose de fabuleux et de consolateur.

La vérité, la mienne et ça me suffit amplement c’est que l’être est toujours là, et que tout ce qu’on attribue au divin, à la nature, au mystère, nous ne sommes pas suffisamment équipés pour le saisir. Il faut l’accepter une bonne fois pour toutes et vivre ce que nous devons vivre encore une fois. Il suffit d’être comme nous sommes et puis c’est tout.