Les soliloques du pauvre.

C’est un peu avant 1900, en 1895 au 62 boulevard de Clichy à Paris dans le cabaret des Quat’z’ Arts que débute Gabriel Randon, qui devient alors Jehan-Rictus et dont un poème le Revenant rendra célèbre. C’est l’époque du « Chat noir » d’Aristide Bruant, de Lautrec, de Degas, et déjà lorsqu’on écoute les chansons du colosse au chapeau noir et à l’écharpe rouge, on se rend bien compte que le gouvernement de l’époque n’est pas mieux que celui d’aujourd’hui et que la misère règne également comme de nos jours dans les rues pavées du vieux Paris.

Si qu’y r’viendrait, l’Agneau sans tache ;
Si qu’y r’viendrait, l’ Bâtard de l’ Ange ?
C’lui qui pus tard s’ fit accrocher
À trent’-trois berg’s, en plein’ jeunesse

(Mêm’ qu’il est pas cor dépendu !),
Histoir’ de rach’ter ses frangins
Qui euss’ l’ont vendu et r’vendu ;
Car tout l’ monde en a tiré d’ l’or
D’pis Judas jusqu’à Grandmachin !

Lorsqu’il y repensait il se voyait jeune homme grimpant les pentes de la butte à nouveau avec l’insouciance et la légèreté que l’espoir en l’avenir naturellement procure de vigueur.

Il n’y avait pas autant de monde place du Tertre pour appâter le chaland à coups de fusain ou de Poulbot recopiés ou sérigraphiés et, dans le café de l’angle dont il avait perdu le nom, il entendait encore le coup de klaxon résonner quand Jojo le gitan était content d’avoir grappillé un ou deux billets. Alors la pompe ronflait de plus belle, les doigts bagués courraient sur les manches de palissandre et les guitares manouches reprenaient les increvables standards de Django.

En reprenant plus de 40 ans après « Les solliloques du pauvres » aux pages jaunies et écornées il le respira comme on respire un air de lilas au printemps, avec toute cette nostalgie et ce petit quelque chose d’on ne sait où qui nous mets un pied dans l’éternité.

Ça devait méchamment barder dans la tête du pauvre Jehan se disait-il pour avoir écrit ce trés long, trop long poème sur un retour imaginé du pt’tit Jésus dans les rues de Paname.

Un peu comme dans sa tête à lui aujourd’hui pensa t’il et il fut satisfait de constater que les choses dans le fond ne changeaient pas tant qu’on pouvait l’imaginer. Le bonheur ni la paix n’appartenaient au siècle, mais à la grotte à la piaule, au grenier ou à la cave tous ces endroits secrets.

Il feuilleta le livre, s’attarda ça et là sur cette vieille façon d’évoquer le monde pleine d’apostrophes, de mots d’argot et d’ellipses qui ont aujourd’hui perdu leur sens.

Et c’est exactement comme ça qu’il trouva la paix ce soir là, sur le fauteuil Voltaire dépenaillé, en revisitant doucement un Montmartre intemporel et en prononçant tout bas quelques strophes des soliloques du pauvre. Il se rappela encore les mains amputées d’un célèbre guitariste et il se revit jeune ne sachant pas quoi faire de ses dix doigts, puis le sommeil enfin l’accueillit.

Solitudes

C’est à Paris que ma solitude monta d’un cran supplémentaire. Jusque là je n’avais connu que la campagne, ses rivières, ses chemins, ses champs et ses forêts mais ce n’était pas du tout la même chose.

A bien y réfléchir c’était plus de l’ennui que de la solitude.

Tandis que la ville ici, offrait à la solitude un terrain de jeu bien plus vaste et profond sans que je ne m’y ennuie jamais.

A cette époque j’étais encore un marcheur infatigable, et je détestais emprunter les transports en commun. J’avais trouvé une chambre de bonne du côté de « chemin vert » , pas loin du cimetière du père Lachaise et ce n’était pas rare, les week-end que j’arpente le bitume dans tous les sens pour me dégourdir les jambes.

Je descendais par la rue de la Roquette qui déjà commençait à expulser peu à peu ses artisans pour laisser place à de jolis logis de bobos, puis j’atteignais la Bastille, bifurquais pour rejoindre la rue des Tournelles en passant devant la tristement célèbre brasserie Bofinger pour atteindre ensuite la Place des Vosges.

Arrivé là je constatais mon dépit d’apercevoir toutes les croûtes exposées dans les galeries sous les arcades.

Les jours de beau temps je m’offrais une cigarette en regardant la vie s’étendre sur le gazon du petit parc central. Enfin, je reprenais ma promenade en m’enfilant dans le lassis des ruelles qui me conduisait dans le centre, vers Saint Merry et Beaubourg, où invariablement j’avais coutume de rejoindre la grande bibliothèque pour m’enfoncer parmi les bouquins.

Mais ce jour là j’avais décidé d’emprunter un nouvel itinéraire et mes pas m’avaient conduit vers Saint-Michel . Enfin, j’avais décidé d’obliquer par la petite rue Saint-André des Arts parce que je voulais revoir la devanture d’une imprimerie.

J’y avais repéré plusieurs fois de magnifiques gravures et je voulais revoir les couleurs particulières qui étaient restées inscrites dans ma rétine.

Il faisait une chaleur étouffante et une fois que je pus me gaver à souhait de souvenirs colorés somptueux , je décidai d’aller boire un verre un peu plus haut dans ce vieux café que j’aimais bien. Un établissement encore à peu près intact, populaire donc pas encore envahi par les cons pérorant.

C’est là que je l’aperçue

J’eus du mal à décider de son age à première vue. Sans doute avait elle franchi allègrement la soixantaine. Une brune mystérieuse et triste évidemment qui fumait sa cigarette avec élégance.

Je n’ai jamais été très bon pour aborder les femmes. J’ai toujours pensé ne pas être vraiment beau et ce constat me force à développer de nombreuses stratégies pour parvenir à entrer en contact. En l’occurrence, la parole et l’humour sont devenus avec le temps mes arguments principaux. Mais je n’ai pas grand chose à voir avec les dragueurs je tiens à le préciser.

Aussi quand elle éteignit sa cigarette pour en prendre une nouvelle aussitôt j’avais déjà battu le briquet pour lui proposer de l’allumer. Elle sursauta un peu mais je vis dans son regard qu’elle était flattée de l’intention. Un sourire triste éclaira légèrement son visage et elle me remercia avec « un jeune homme » qui déclencha un « je vous en prie » faisant office de préliminaire. Du coup je rapprochais ma chaise et lui offrit un nouveau verre.

Assez vite comme toujours, la belle image que je m’étais fabriquée d’elle s’évanouit aussitôt qu’elle lâcha quelques mots. Elle était en retraite depuis peu, vivait seule dans un appartement de banlieue, et devait avoir un fils quelque part qui ne la voyait plus que très rarement.

Il me fait peur m’avoua t’elle, il pense que les murs sont bourrés de mauvaises ondes.

J’aurais dû faire du léger, achever de boire mon verre et repartir mais quelque chose me retenait.

Evidemment à première vue je pouvais imaginer un désir physique qui m’inclinait à me rapprocher de ma belle inconnue, un mélange bizarre de désirs flous, retrouver le corps d’un mère voire d’une grand mère- je n’avais guère que 20 ans à cette époque- à moins que ce ne fut l’idée perpétuelle de la femme mure pleine d’expérience qui m’aurait enseigné je ne sais quoi de plus que j’eusse déjà connu. A moins encore que ce fut ce personnage perpétuel d’écrivain que je ne cessais de vouloir nourrir constamment et qui me portait à vivre des expériences toutes plus incongrues, idiotes, les unes que les autres.

Je ne sais plus.

Le fait est que nous primes le métro et que je l’accompagnais à son logement misérable à Nanterre et que nous nous retrouvâmes entre les draps frais d’un grand lit, sorte de tapis volant sur lequel nous avions décidé de déposer un instant nos solitudes.

Son corps délabré presque froid me surprit l’espace d’un instant mais je décidai une fois de plus de m’enfoncer dans la gentillesse et la générosité en l’enlaçant de toutes mes forces pour le réchauffer.

Quelques heures plus tard comme un voleur, je m’habillais et sortait en hâte de l’appartement, j’avais très bien perçu les mauvaises ondes qu’elles avait évoquée plus tôt, une lassitude extrême me fit descendre les escaliers comme un somnambule et je parvenais dans la rue, dans la nuit guettant la lumière glauque d’un lanternon de taxi.

Whisky

Fut une période , pas trop glorieuse, où je buvais une bouteille de whisky par jour, parfois même un peu plus.

Je m’en souviens, cette année là l’hiver arriva d’une façon impromptue, et je dû trouver refuge, une fois de plus tout au bout d’une impasse, dans le 15ème , à coté du grand et beau parc Georges Brassens, je suis revenu à la maison de Lara.

C’était une grande bâtisse avec un vaste jardin qui s’étendait derrière celle-ci le long de la voie ferrée. Je connaissais la combine pour entrer, la clef était toujours sous une pierre près du perron. Cette maison Lara elle-même y était entrée un jour, et avait décidé que ce serait la sienne momentanément, et cela durait depuis un peu plus de 10 ans.

Une fois le propriétaire qui vivait aux états unis avait débarqué, puis avait constaté que la maison était bien entretenue, alors il lui avait simplement proposé de continuer comme ça puis il était reparti et on ne l’avait jamais plus revu.

Le confort y était succinct, un gros poêle à charbon dans la cuisine, permettait de chauffer chichement l’ensemble du bâtiment, les fenêtres laissaient passer l’air, il y avait quelques fuites dans la toiture ce qui prodiguait à l’ensemble un taux d’humidité impressionnant surtout de l’automne au printemps.

J’avais eu déjà tellement de déboires, de naufrages, quand j’y repense que j’ai dû tester ici toutes les saisons.

Lara était absente quelques jours, je l’avais eu au téléphone et cela n’avait guère été plus compliqué que ça de lui demander l’asile encore une fois de plus.

Une fois le poêle chargé à bloc je m’étais fait un café, et j’avais parcouru les couvertures des bouquins de la bibliothèque du salon pour tomber sur un Miller que je n’avais pas lu: Le colosse de Maroussi et étendu confortablement sur le canapé je m’étais plongé dedans jusqu’au soir.

Et puis la soif est arrivée et je me suis dépêché pour trouver une supérette d’ouverte mais finalement j’ai préféré voir du monde et j’ai poussé jusqu’à la Convention un peu plus animée.

C’est dans ce bar que je suis tombé sur la fille blonde complètement bourrée que les gars commençaient méchamment à chahuter. Ce qui me frappa en premier ce furent ses yeux, un regard bleu magnifique d’une candeur extrême combinée avec un je ne sais quoi de folie.

Le reste n’était pas mal non plus, une grande bringue blonde bien charpentée avec tout ce qu’il faut où il faut, genre Marlene Dietrich mais en jean et tee shirt.

Je l’entraînais vers un autre bar après un échange assez bref et elle ne se fie pas prier.

Attends il faut que je fasse pipi lança t’elle tout à coup et derechef elle alla se flanquer entre deux voitures pour passer à l’acte.

Une fois soulagée elle sembla reprendre un peu ses esprit et revenant vers moi elle me toisa. Une mèche blonde d’une légèreté angélique sur un œil quasi turquoise… toutes mes bonnes intentions tremblèrent d’un seul coup.

Et c’était encore une fois un débat intérieur à la con comme j’ai toujours l’habitude d’entretenir. Est-ce que j’allais l’emmener à la maison de Lara pour la sauter ou bien l’accompagner gentiment jusqu’à chez elle pour la mettre en sécurité et une fois ma BA accomplie, repartir la queue entre les jambes comme cette fameuse « belle personne » que j’aurais adoré devenir toujours en vain.

Elle dû lire dans mes pensées et me lança un « tu veux me baiser , ben vas y maintenant sur le capot de cette bagnole aller. » qui me dégoûta car tout de même mon choix préférait porter sur mon coté bon samaritain.

J’essayais de la calmer, en lui parlant gentiment, l’attrapant doucement par le bras en l’incitant à me conduire vers chez elle. Je t’accompagne juste et je me sauve insistais je.

T’es complètement bourrée tu vas pas tenir bien longtemps ai je ajouté.

Mais elle s’était mise en tête que j’étais comme les autres de toutes façons et que mon seul but était de la sauter, on ne peut guère lutter contre ça.

Pour finir ma patience avait atteint ses limites j’ai pensé et je l’ai laissée planté là en plein milieu d’un boulevard .

Et puis j’ai décidé de revenir sur mes pas mécontent de la soirée, en quête d’un arabe ouvert pour acheter quelques bouteilles.

En revenant par les rues un vent frais s’engouffrait sous ma veste mal boutonnée et j’ai hâté le pas en tentant de résoudre mon sentiment de malaise.

Avais je envie de compagnie et aurais je été jusqu’au bout si elle s’était laissée faire ? ou bien avais je eu vraiment envie d’être altruiste pour de bon.

Heureusement en arrivant tout près de l’impasse vers chez Lara, j’ai aperçu la lumière d’une devanture, j’ai cherché la liasse de billets au fond de ma poche et je me suis directement rendu aux rayon des liquides pour faire l’emplette de deux ou trois bouteilles de Ballantines.

Et puis j’ai repensé au colosse de Maroussi, au poèle à charbon, à la bonne odeur et aux bonnes ondes de la maison de Lara alors je suis rentré fissa.

Nabuchodonosor 4

De la fuite, de l’errance, du lâcher prise, et du sabotage il semble que j’en connaisse un rayon et ce dans à peu près tous les domaines et ça me rappelle un rêve bizarre que je fais enfant régulièrement.

Un monde gris sans relief dans lequel je tombe lentement à la renverse dans un temps ralenti. Me voici au sol immobile enfin. C’est alors qu’ils arrivent : Toute la foule de petits personnages informes à la voix éraillée qui applaudissent désormais mon retour parmi eux.

Ils m’entravent, me ligotent, jusqu’au point où je ne peux plus du tout bouger. Et à chaque fois le même scénario recommence :

« Bon les gars assez rigolé, je sais pertinemment que c’est un rêve et que vous n’existez pas. » Je leur souris malignement et hop je m’évade en me réveillant.

Une seule fois en changeant de coté dans le lit, je suis presque aussitôt retombé dans le même rêve, mais j’ai complètement oublié la fin. Il ne m’en est resté qu’une amertume extraordinaire, inédite, une sorte de capsule contenant toutes les amertumes passées et à venir par la suite. L’essence de toutes les amertumes, une sorte d’éveil à rebours.

Dans cette chambre que je viens de trouver je me sens bien, je viens d’ouvrir la fenêtre en grand, c’est l’automne et un air vif pénètre dans la pièce. Il ne doit pas être plus de 4h du matin. Presque pas de bruit, aucune lumière sur la façade de l’immeuble d’en face. Le café coule dans la cafetière neuve que je viens d’acheter chez Tati, à deux pas de l’hôtel.

Une grande table ronde en bois trône au milieu de la pièce, j’y ai posé ma pile de feuilles et un peu plus loin mes crayons, mes stylos dans une boite de conserve en fer blanc. Je vais me mettre au boulot sitôt le café bu et la première cigarette du matin allumée. L’urgence est de mettre de l’ordre noir sur blanc, de ne pas se laisser aller, d’installer des rambardes, des garde fou.

J’écris ainsi le matin de très bonne heure en noircissant des pages et des pages sans me relire. Dans ces textes désormais perdus j’aligne à la fois mes souvenirs douloureux, en tentant de trouver des issues philosophiques, scientifiques, mystiques à ma colère et ma violence et je songe à Nabucho régulièrement.

Que m’a t’il dit peu avant mon départ pour Paris ? Un soir où tellement ivre j’avais tout cassé dans leur appartement dans une rage et un désespoir minable ?

« Ton esprit est malheureux mec, il faut que tu le nourrisses que tu t’en occupes ! »

J’avais fondu en larmes quand il avait prononcé ces mots de sa voix grave et douce lui attribuant tout à coup la plus sérieuse expertise sur la situation générale de mon être.

Alors c’était donc ça le problème dans le fond je jouissais de la vie sans vergogne depuis des lustres et je ne donnais rien à faire , rien à manger à mon esprit et donc je ne commettais rien de moins que la plus grande des fautes, des erreurs suivant mon bon ami initié aux saints du candomblé de Bahia. Mon esprit ignoré, humilié sans doute, se vengeait de ma personne en me faisant traverser et retraverser mille déboires tant que je ne comprendrai pas enfin la leçon.

Je ne suis plus très sur désormais que cette phrase qu’il prononça entre un whisky bien tassé et une vodka ne fut pas adressée à lui tout autant qu’à moi. Lui le poète exilé venu s’échouer ici dans cette banlieue grise parisienne, assailli par des obligations familiales désormais, par l’alcool, et par le personnage qu’il avait dû inventer afin de survivre à son propre génie destructeur.

Pendant plusieurs mois je vais écrire ainsi en reprenant toutes les bribes toutes les scories de mon existence et avec un sorte de dégoût au final de ne pas être capable de glisser vers la fiction pure, ce que j’imaginais être une « vraie écriture » de l’art en quelque sorte et donc je vais encore me désespérer et me traiter d’impuissant et de minable.

J’ai quitté le magasin para médical depuis quelques mois et je me suis inscrit au chômage. Je suis complètement seul et libre et une fois que j’ai achevé d’écrire pendant 3 heures chaque matin, la journée s’offre comme une étendue infinie.

En général je m’allonge sur le lit pour me calmer, me détendre, j’espère dormir aussi mais en vain. Sans le savoir vraiment j’ai mis au point une technique respiratoire pour me calmer en inspirant par le ventre. Je plonge ainsi pendant quelques heures dans un état de non-être, un oubli domestiquant peu à peu le bruit incessant qui ne cesse de pénétrer dans la petite pièce.

En bas dans la rue, dans la journée le bruit est formidable, perpétuel. La vie cogne aux vitres de la fenêtre mais je l’absorbe peu à peu comme une constance sans importance en respirant.

Et le soir je quitte la chambre, je vais marcher par les rues, attiré par Montmartre proche j’en gravis ses pentes en regardant les passants attablés aux comptoirs des cafés ou sur les terrasses pas encore rentrées.

Un besoin de chaleur humaine sans doute me fait visiter tous les bars sur le parcours régulier que j’emprunte, je bois quelques verres et pour finir je rentre en titubant vers l’hôtel, plus dégoûté encore que jamais de cette compromission que je dois effectuer pour tenir dans mon existence merdique de solitaire désormais.

L’alcool me désinhibe, me donne du courage pour aborder l’autre, dans le fond j’ai toujours été d’une timidité maladive. Je pontifie, déblatère, vocifère et conspue en public dans une toute puissance de pacotille qui s’évanouit à l’aube dès que j’entreprends d’aligner mes pauvres mots sur la feuille blanche.

Comment donc s’appelait cette foutue garce de prof de français qui m’avait déclaré que je n’étais qu’un nul en orthographe, en conjugaison, en tout ce qu’il faut en fait pour rédiger… son nom m’aura échappé. Et puis il y a aussi cette réminiscence perpétuelle de la voix du père qui ne cesse de m’affliger de tous ces « tu n’y arriveras jamais , tu n’es pas assez endurant, tu te fais des illusions, tu ne vaux pas tripette, tu es décevant. »

La nuit je ressors pour aller chercher des cartons et des vieux journaux. Avec de la farine et de l’eau je fabrique de la colle et je fais des personnages en papier mâché, des masques. Ça me détend et ça me regarde d’une façon neuve, une familière étrangeté qui peu à peu balbutie dans le silence de la chambre.

En commençant à écrire il y a maintenant des années de cela j’ai l’impression d’être parti un jour pour m’attaquer à un Everest imaginaire. Je ne saurai dire aujourd’hui si j’ai jamais atteint son sommet, probablement pas et peu importe dans le fond. Mais j’ai surement bénéficié d’une grâce dûe de façon collatérale à l’écriture et à la discipline qu’elle m’a toujours imposée de chercher : la justesse. Et puis j’ai pu et ce n’est pas la moindre des choses , remonter le fil de nombreux mensonges ceux que je me suis inventés moi-même et ceux des autres bien sur.

La trace de Nabuccho s’évanouit peu à peu , les mois et les années passèrent et je me retrouvais à Montrouge dans un nouveau job quand je reconnus une voix familière qui m’appelait dans la rue un soir.

C’était son épouse qui habitait là désormais avec son petit dernier. Elle m’invita à boire le thé pour connaitre la fin de l’histoire.

( A suivre )