le peintre et son tableau

656 La voie étroite André Beuchat

D’un côté ce petit bonhomme qui tremble de colère et de trouille et de l’autre cette surface blanche qui attend un signe. C’est la mort qui veut cela. C’est elle le grand révélateur de mouvement ou d’inertie. Si tu ne sais pas encore que tu vas crever tu ne peux pas atteindre cette folie, cette transe qui met l’acte créatif en branle. On m’a parlé d’amour, c’est une sublimation. La vérité vient de la trouille et de l’obsession. C’est le constat du jour, demain cela changera peut-être, j’aurai oublié parce qu’on ne peut pas vivre tous les jours tétanisé par cette hantise de disparaître quand même.

Pourtant on peut imaginer que l’oeuvre sauve du néant, qu’elle survivra si ça peut arranger un peu les choses, les enrober pour faire passer le gout amer de cette certitude. On peut même croire à un certain stade qu’on a fait suffisamment, que c’est enfin accompli, et qu’il n’y a plus qu’a attendre le coup de grâce comme une délivrance. Çà aussi ne dure qu’un temps, on se leurre si bien, on ne fait d’ailleurs que cela.

Vaincre la mort, c’est à dire se réduire à néant avant qu’elle ne le fasse, j’ai essayé. Mais la vie est si forte, qu’elle resurgit comme une eau vive farouchement, et pire sans y penser. Il n’y a qu’à sentir sa queue se lever a l’ abord de printemps, cette sève remonter de je ne sais où des entrailles profondes et noires et on se remet à espérer bêtement. On n’y peut rien, c’est un fait que la vie s’accroche férocement et tendrement en même temps.

L’acceptation tient lieu d’antichambre à l’état d’homme et balaie bon nombre d’illusions d’un coup. C’est sans pitié qu’on se regarde un temps avant de s’agripper à la compassion pour soi, c’est le chas d’une aiguille que le fil ténu de vivre doit traverser alors pour continuer plus calme. Je n’en voulais pas de ce calme, destructeur de forces imaginais je, je n’en voulais pas de cette docilité aux choses non plus, même après plusieurs vies de couple, érodé par les passions et la quotidienneté. J’ai renâclé, triché, menti, volé,trahi, me suis enfui au loin, et puis ça vous rattrape, inexorablement. Il faut traverser le chas. Pas d’autre solution, ou se flinguer alors, c’est peu crédible quand on dépasse l’age de James Dean, c’est surtout si romantique que c’est à pleurer ou à rire, à pleurer de rire.

Et pourtant derrière la porte, la cloison on entend la joie piaffer allez savoir pourquoi ?

Comme une jument en chaleur les flancs tremblants de désir elle n’attend que cela, que la paroi s’efface et que le cavalier la prenne enfin pour un voyage dans la steppe sous le ciel bleu de ce presque été.

 » Pour ces hommes qui se pressent dans la nuit entre deux murs de pierre, la voie est étroite, semblable à une longue fente dans la terre, une diagonale qui traverse en longueur le paysage. La vision est limitée, on a le sentiment d’une fuite en avant, sans en connaître la cause, sans objectif bien défini et surtout sans retour.  » André Beuchat 656 la voie étroite

https://andrebeuchat.com/fr/opere/detail/656-gravure-originale-de-andre-beuchat

Personne ne sait

Deux Galets. Photo Patrick Blanchon

Où les choix mènent-ils vraiment ? Il se posait la question en récapitulant tous les choix effectués durant ces dernières semaines et pouvait apprécier le chemin parcouru. Il constata qu’il s’était débarrassé de plusieurs couches de peau anciennes, et, sa chair désormais à vif éprouvait douloureusement la moindre brise. Même le chant d’un oiseau, pourtant si aimable soit-il lui eut transpercé le cœur. Heureusement qu’il avait une oreille bouchée, songea t’il, le supplice était au moins divisé par deux.

Comme un apnéiste, il s’était enfoncé au fil des jours vers les profondeurs, et avait pu apercevoir, très loin encore, tout au fond, quelque chose qui ressemblait à un paysage familier. L’avait il rêvé ? Ce paysage existait-il ? Il allait une nouvelle fois se mettre à douter quand il commença à suffoquer. C’était le signe qu’il lui fallait remonter à la surface des choses, reprendre une bouffée de légèreté, qu’il avait encore trop tendance à estimer comme de la superficialité.

Il avait éprouvé un dégoût profond, une envie quotidienne de vomir en se souvenant de tout ce qu’il fallait encore traverser en fonction des choix passés, des engagements pris. En fait, tous les projets qu’il avait dans le temps mis en place, finissaient par arriver, par flots sombres comme la marée souillée par un supertanker éventré.

Et pourtant, malgré tout, il tenait debout. Une force inconnue le maintenait qui n’avait pas grand chose à voir avec la volonté. C’est qu’au travers de la douleur, son unique tympan se familiarisait à nouveau avec une voix enfouie au plus profond de lui. Il retrouvait la beauté profonde du silence.

Il eut alors envie de s’emparer d’une toile et de vite attraper ses pinceaux pour tenter de capter par la couleur, par le mouvement, par les formes tout ce que ce silence lui inspirait car soudain il s’était aperçu que le silence était abondance, le silence était intarissable, le silence était le lit d’un fleuve dans lequel son esprit et son corps semblait s’épanouir et croître.

Il eut un dernier doute cependant, n’était ce pas encore son imagination qui lui jouait un tour. Et c’est juste à cet instant que le bourdon pénétra dans l’atelier. Il suivit sa trajectoire effrénée et le vit se heurter aux poutres, aux parois de plusieurs murs avant d’aller buter obstinément sur les parois vitrées qui donnaient sur la cour. Il se hâta d’aller ouvrir la porte et après encore plusieurs chocs contre les vitres, l’insecte trouva la béance de l’extérieur et disparut.

Le peintre referma la porte derrière lui. Et soudain il comprit. Alors il remercia la vie et le silence en esquissant un sourire un peu triste encore. Puis il se mit au travail.