Garder le cap

Klimterie, Patrick Blanchon 2019

Quand le ciel change, que les nuages s’amoncellent à l’horizon, que l’on entend le petit bruit des factures qui arrivent par la fente de la boite à lettres, quand la mine de crayon se brise sous la pression et que l’on cherche le taille crayon partout en vain, quand la gomme est noire, quand le chat n’a plus de croquettes, quand tout est embrouillé à souhait dans la tête comme dans l’atelier, comment garder le cap ?

Chaque jour essayer un truc, écrire sur une feuille la liste des choses à faire par exemple, et puis la déchirer, la jeter à la corbeille pour voir ce qui reste en mémoire d’important vraiment.

Découvrir qu’au final rien d’autre n’est important que la certitude que tout un jour sera terminé.

Se lamenter un brin, puis se relever et avec souplesse. Tenter un auto coup de pied au cul.

j’ai testé pour vous, ça peut marcher de temps en temps, après 55 ans c’est plus périlleux, enfin pour les plus souples alors on enchaîne dans la foulée, par un petit café, une cigarette, ah non désolé j’ai arrêté.

Une envie brève comme un ange qui passe. Bien se rappeler qu’une cigarette ne dure guère, c’est tellement bref qu’on se demande quel plaisir vraiment on peut poser sur le plateau de la balance tandis que sur l’autre on a installé tous les dépits que la brièveté de cet acte saugrenu entraînerait. Toujours faire la part du pour et celle du contre.

Et puis s’en fatiguer, se révolter, gesticuler, tout cela ne dure pas longtemps quand on y réfléchit bien, juste un sale petit moment à se débattre, ça va passer. Et respirer, profondément, respirer.

Lorsque la lumière revient, avec le calme on en rigole doucement, on s’aperçoit, on se retrouve, on se tapote l’épaule, on s’encourage à nouveau, et l’on finit par s’apprécier. C’est vraiment à ce moment là précisément que le taille crayon resurgit, alors on s’assoit, on prend une nouvelle feuille et on y va. Une nouvelle journée alors est traversée et le soir vient, car il vient forcément, irrémédiablement. Alors on se demande si on a gardé le cap ?

On ne sait pas vraiment si c’est au sud ou au nord à l’est ou à l’ouest, aucun point cardinal n’est vraiment précis. C’est plus une impression, un ressenti qui va colorier la nuit de couleurs froides, de couleurs chaudes.

Et pour l’instant quand vient le matin, comme un gamin à chaque fois je reste ébahi.

Ahcheveux

Ma belle petite fille, parfois utilise des locutions étranges pas toujours compréhensibles pour le dur de la feuille que je suis devenu. De plus en plus je m’aperçois que je fais répéter les gens car mon audition défectueuse ne me fais plus capter qu’une onde brouillée et s’il m’arrivait d’interpréter les dires par timidité, par pudeur envers moi-même, par gène d’être découvert handicapé, je ne le fais plus. En assumant ma demi surdité et en implorant la répétition je mets fin à tous les malentendus possibles désormais.

Ainsi ma petite fille venue en vacances à la maison me toisa un instant puis lança à l’heure du goûter un  » ahcheveux » qui me laissa perplexe un instant.. comme elle indiquait le frigo je ne m’y pas trop longtemps à comprendre qu’elle désirait un yaourt. Je lui demandais tout de même de répéter pour bien être sûr comme par habitude et de nouveau sans ambiguïté elle me redit « ahcheveux » que je traduisais par ah je veux .. quelque chose et en ouvrant la porte et la voyant pointer le doigt précisément sur le pot de yaourt je finis par être certain qu’elle le voulait vraiment.

Les vacances se terminèrent et je ne parlais pas de cette petite péripétie. Pas même à ma belle fille, pas même à mon beau fils ni à mon épouse. Je conservais cela comme une sorte de petit secret entre la petite fille et moi en quelque sorte.

Aujourd’hui je réfléchis sur l’aspect éphémère des choses , de leur inachèvement, et les mots « achevé et inachevé » comme d’habitude je les ai installés sur les deux plateaux de ma pensée pour en peser chacun le moment de prendre mon petit café et de démarrer ma journée.

Ah je veux et achevé sont venus se coller l’un à l’autre bizarrement et cette notion impérieuse de vouloir et d’achever se confondent peu à peu.

Achever c’est terminer quelque chose, c’est aussi tuer quelque chose ou quelqu’un qui est tombé à terre mais qui n’est pas complètement mort encore. C’est vraiment vouloir en finir avec l’être.

Du coup je comprends peut-être un peu mieux ces derniers jours pourquoi je laisse mes toiles en grande partie inachevées … de grands pan de rien qui me donnent comme un espoir de n’avoir pas complètement achevé une idée , un thème, un tableau c’est lui laisser encore une chance de vivre par lui-même et en moi aussi surement. C’est nous dire à tous les deux l’oeuvre et moi, laissons nous encore un peu de temps pour profiter de ce monde et de cette vie ne nous achevons pas trop vite.

Bien sur si j’étais resté comme avant en surface j’aurais pu mal interpréter les dires de ma belle petite fille et comprendre « un cheveux » par exemple, hausser les épaules et partir dans mon atelier .. je remercie la providence de m’aider à prêter un peu plus d’attention aux choses pour contrebalancer mon oreille défectueuse.

Seul

Labyrinthe au crayon de papier Patrick Blanchon 2019

Il est un lieu au centre du labyrinthe dans lequel il serait logique de trouver ce pourquoi on s’est engagé dans celui ci. Ce lieu est l’antre du minotaure.

Il est ce monstre terrifiant né des amours de Pasiphaé épouse du roi Minos et d’un taureau blanc envoyé par Poséidon. Rejeton inacceptable il faut le soustraire au regard public et pour cela Dédale est chargé de construire un labyrinthe sur l’île de Crète afin de l’enfermer dans celui ci.

Il est raconté aussi que tous les 9 ans Egée, roi d’Athenes sera contraint de livrer 7 garçons et 7 filles au minotaure qui se nourrira ainsi de chair humaine. Thésée le fils d’Égée pénétrera dans le labyrinthe et à l’aide du fil d’Ariane pour ne pas s’égarer finira par tuer le monstre sanguinaire.

Le labyrinthe est un tracé sinueux, muni ou non d’embranchements, d’impasses et de fausses pistes, destiné à perdre ou à ralentir celui qui cherche à s’y déplacer. Ce motif, apparu dès la préhistoire, se retrouve dans de très nombreuses civilisations sous des formes diverses. 

1500 ans avant Jc le signe du labyrinthe soit rond ou carré figurait sur les pièces de monnaie crétoises.

Depuis le début de l’année je me suis engagé dans un labyrinthe moi aussi. Celui qui, je l’espère me mènera à la chambre du Minotaure. Je n’ai pas pris d’arme avec moi et mon fil d’Ariane est la sensation fine du juste et du faux J’emprunte les corridors en respectant le principe de base : décider d’une direction à adopter une fois pour toutes.

Ce labyrinthe correspond à une exploration de ma démarche artistique.

Pourquoi prendre un pinceau s’il n’y a pas d’intention ?

Pourquoi prendre un pinceau si le tableau à peindre n’est pas un intermédiaire entre le monde et moi ?

C’est un retour aux sources de l’envie, du désir, de l’amour et de la compassion que j’ai entrepris.

Le minotaure est-ce le monde ou moi-même deux versions du même mystère dans lequel nous pataugeons.

L’un devra-t’il tuer l’autre ? je n’en sais rien, j’avance seul nu et désarmé sans ruse pour m’approcher vers l’intime de cette connexion entre vous et moi.

https://linktr.ee/patrick.blanchon

Tout est déjà fini

Et en même temps comme un puzzle à l’envers

toutes les pièces

une à une

voltigent lentement autour de l’espace de la toile

ou dans celui-ci

avant même d’avoir donné le premier coup de fusain, de pinceau.

Tout est déjà fini comme rien ne l’est vraiment.

Grattement de l’occiput, nerveux,

à s’arracher les derniers cheveux qui me resteraient encore

s’il ne faisait beau.

Si tout à coup

j’ouvrais en grand la porte de l’atelier

et que je me tienne sur le seuil à respirer à pleins poumons.

Il fait beau, oui comme jamais, comme toujours

quand on touche du doigt le silence,

au delà des désordres apparents et des ordres aboyés, implorés.

Je m’en fiche de la surface blanche

elle n’existe pas plus que la main qui s’élance

vers l’au delà d’ici.

Je m’en fiche de m’en foutre en prime, en sus,

je nage le regard perdu dans le bleu

sec et froid en tirant lentement sur ma tige.

Je m’en fiche qu’hier tout à commencé

demain tout sera fini

je m’en fiche je suis bien là

j’en suis sur désormais

quoiqu’il advienne et bien sur

il adviendra

des jours de chien, des jours de loup,

des jours aussi entre rien et tout

comme d’habitude

Je m’en fous tout est déjà fini

Il ne manquait plus que moi comme seule ombre au tableau.

Je m’en fous que tout soit à recommencer tous les jours

De jouer des coudes des pieds pour naître

Tout est déjà fini

juste le temps de fumer une cigarette

si rapide si brève

que tout est encore à oublier

que tout est encore à réaliser.

tout est déjà fini m’a dit l’ombre d’un merle sur la branche d’olivier

cet hiver.

De la décoration

Si l’on demande à un anglais suffisamment âgé ce qu’est  un gentleman, il dira sans doute que c’est un homme qui sait jouer de la cornemuse mais qui ne le montre pas.

Si l’on demande à un peintre ce qu’est un « bon tableau » de nos jours un silence un peu gênant sera bon indice du gentil homme qui sommeille en lui.

Car bon nombre d’entre nous peuvent se retrouver perdus entre les Pays-Bas, l’Italie,le japon, la chine et les USA tant il y a eut d’exemples de bons peintres et de  bons tableaux qu’une confusion immédiate s’installe. 

Qu’est ce donc qu’un bon tableau ?

Certains parleront du sujet, de l’absence de sujet, de la couleur ou des couleurs  d’autres de la facture, d’autres encore du prix qu’ils l’ont payé et bien sur il y a ceux qui ont trouvé le tableau à leur gout car il collait bien avec leur intérieur, je ne parle pas de Psyché bien sur. 

L’oeuvre d’art en peinture est devenu un produit de consommation tout d’abord pour les critiques de tout poil qui se doivent d’avoir une opinion sur tout mais qui souvent n’y pigent rien, pour les journalistes aussi qui doivent noircir du papier, pour les éditeurs, pour les marchands de cartes postales, pour les fabricants de catalogues pas toujours raisonnés  et son emploi pour le reste du grand nombre de consommateurs que nous sommes  permet en outre  de combler un vide mural à défaut de nourrir l’âme.

Cette récupération par le grand ogre capitaliste de toute parcelle de lumière,  de désir et d’esprit pour en fabriquer une plus value rapide et exponentielle si possible serait digne d’un excellent ouvrage de science fiction qu’aurait pu rédiger en marge de ses carnets  de travail Léonard de Vinci s’il avait eut le temps de se pencher sur le sujet et sur l’avenir.

On la devine un peu chez Bosch déjà cette monstruosité latente dans laquelle nous voici bien installés pour ne pas dire vautrés .. enfin je parle de nous qui avons juste les moyens de remplir nos  caddies bien sur. Quand on n’a pas le temps de se rendre au Musée on va au supermarché et l’on achète on entasse, on provisionne le placard, on aligne on empile dans le frigo  et l’on coche la liste des courses pour être bien sur de n’avoir rien oublié.

Donc on décore  comme d’autres se saoule de bière bon marché pour ne plus penser.

Obtenir une décoration est donc un enjeu majeur dans cette nouvelle guerre que propose l’ennui du monde.

En attendant si bon nombre de tableaux vont dans le décor il y a des virages qu’il ne faut pas rater car des peintres qui peignent vraiment il y en a encore bien sur. Je ne veux pas dire que ceux qui produisent pour la déco ne peignent pas bien non , ce n’est pas cela… c’est l’intention du marché qui a changé, comme on n’aime plus guère philosopher ou penser qui ne sont que perte de temps on se dépêche de classer les artistes comme on classe les produits sur les rayonnages, celui au ras du sol pas cher du tout mais qualité suspecte, un peu au dessus c’est moyen mais ça peut être goutteux, et bien sur à la hauteur de l’œil de la ménagère comme du financier avisé  l’artiste en vogue que la ménagère peut être achètera  ( une reproduction impeccable ) tandis que le financier aura déjà changé de rayon il sera à la crèmerie en train de faire le joli cœur  avec la crémière.

Si l’on demande à un galeriste quel peintre il a envie d’exposer et que vous le voyez en train de ranger sa cornemuse dans son placard alors foncez car par les temps qui courent un vrai gentleman ça ne se loupe pas.

Élargissons encore ce propos sur la décoration qui contamine un peu plus chaque jour notre monde, il se peut que bon nombre de valeurs deviennent aussi décoratives pour nos politiques dont l’intention primordiale est de rester en place. Décoration aussi les revendications combattues mollement par nos syndicats dont l’intention première est de survivre et ne pas trop perdre la face. Décoration la pensée qui neuve soi disant est portée au pinacle suffisamment pour intéresser les marchands de tee shirt et les chroniqueurs bobos de la télé.Décoration toujours la religion portée en bandoulière avec les kalachnikov ou les rosaires comme jadis on portait l’épée dans une main la bible dans l’autre… 

Quand tout glisse ainsi dans le décor la nausée et le tournis finissent par arriver… l’énergie vitale reprend du poil de la bête et on dégueule un bon coup. Alors on vire tout, on fait table rase et on repart à zéro loin du vacarme loin de l’incohérence. On découvre alors dans le silence un secret et l’on sent qu’il ne faut surtout pas l’ébruiter: la vie joue de la cornemuse et soudain sans qu’on ne la voit on peut l’écouter.