Prématuré

« Arrivé avant d’être parti » Détail , huile sur toile format 100×80 cm Patrick Blanchon

Mon arrivée sur la terre avait été calculée, programmée par les devins, les astrologues et le gynécologue « normalement » pour Mars. Mais déjà mon empressement, mon impatience, et sans doute l’étroitesse des lieux me poussent à choisir la fin janvier pour m’extraire de mon éternel ennui.

J’entends encore mon père déclarer « celui là il veut être arrivé avant d’être parti ». Ainsi cette prescience sera t’elle validée dés le début.

Un mois et quelques jours de couveuse plus tard la sensation de capter le monde derrière les vitres épaisses d’un aquarium m’accompagnera pendant longtemps. Et bien qu’au départ je n envisage pas cela comme un handicap, n’ayant finalement aucun point de comparaison , il en découlera peu à peu une intimité avec l’étrangeté du monde qui finira par devenir le lieu de ma contestation, de ma construction personnelle et mon refuge tout en même temps ; n’existons nous pas avant tout par ce contre quoi nous nous opposons ?

Les 4 premières années de mon existence sont associées à un long couloir dans un appartement parisien du 15 ème arrondissement, sorte d’ utérus à pratiquer à nouveau en rampant, en progressant à genoux sur un linoléum épais qui brûle la peau des coudes et des genoux.

Mes parents éprouvent de réelles difficultés à démarrer dans la vie car je suis confié immédiatement à mes grand parents paternels. Après l’expérience de la couveuse, ce long couloir qui permet d’accéder à chaque pièce du logement reste pour moi comme un lieu intermédiaire, l’ antichambre d’un « quelque chose », d’une attente perpétuelle.

Ma mère fait irruption de temps à autre, je revois encore son beau visage maquillé, ses yeux gris bleus magnifiques lorsqu’elle se penche au dessus de moi, et presque immédiatement son départ provoque une association entre joie et douleur, pire peut-être, une confusion entre ces deux sensations vécues simultanément. Mon incapacité à faire pencher la balance entre les deux me conduira à vivre toute la panoplie des hésitations par la suite. Mais aussi par une nécessité de survie à finir par considérer ces deux émotions sur un pied d’égalité, la neutralité sera un nouveau refuge depuis lequel observer le spectacle d’ombres et de lumières du monde.

Je conserve de cette toute petite enfance le souvenir radieux des eaux libérées tout en bas dans la rue par les employés de la ville, leur jaillissement soudain accompagné de leurs multiples chants, tantôt bruyants tantôt doux , de la lumière irréelle captée par le regard de cet enfant les caressant en même temps que les papiers gras, les mégots de cigarettes et les soldats de plomb dévalant les caniveaux .

J’ai 4 ans quand mes parents trouvent à se loger dans la maison de mon arrière grand père. Lui vit au rez de chaussée, ancien instituteur qui part chaque matin acheter « La Montagne », le quotidien du Bourbonnais. Il a 85 ans et la seule chose qui l’intéresse c’est la page des mots croisés. Il connait son dictionnaire par cœur. La plupart du temps il ne dit rien sauf quand ma mère veut me faire prendre des douches deux fois par jour, là il la toise et dit : vous allez en faire une lavette de ce gamin. Je suis complètement d’accord avec lui, la douche est un moment que je n’aime pas du tout car ma mère me frotte avec un gant rugueux en se dépêchant. C’est une corvée pour chacun de nous dont l’objectif est de rester propre.

Ma révolte éclate tranquillement vers 7 ans, provoquée par une injonction maternelle qui me pousse à embrasser la peau glacée de mon aïeul que j’adorais sur son lit de mort. Ma mère est d’origine estonienne , son éducation orthodoxe se mêle à sa volonté d’intégration et cela donne régulièrement d’étonnants résultats.

Cette disparition m’apprend que la douleur brute peut se muer en chagrin et le contact de mes lèvres avec la peau du mort, ce qu’est une initiation : l’effroi qui paralyse et en même temps le chagrin, l’élan et le retrait se disputant la primeur , et puis enfin la colère pour s’évader de cette nouvelle mâchoire accompagnée de la découverte de se retrouver  » hors de soi ». Pendant des mois je ferai des cauchemars d’une bête infernale, composite de loup et d’ours , dotée d’une mâchoire démesurée qui viendra me dévorer la nuit.

Dans la journée j’ai souvent le nez en l’air à regarder la forme changeante des nuages. je suis capable d’observer les cieux pendant des heures. De temps en temps un fil de vierge traverse le jardin lentement, en suspension et j’en ressens une impression d’enchantement magnifique. Alors quand un certain mois d’avril je découvre que le vieux cerisier du jardin a revêtu ses plus beaux atours, une floraison blanche enivrante ,je suis hypnotisé par cette vision. Mon émotion est tellement forte que je m’évanouis au beau milieu du jardin.

« Le cerisier » Huile sur toile 100×80 cm Patrick Blanchon

Enfin, mes parents viennent de faire construire une extension qui permet d’avoir désormais une seconde salle de bain au rez de chaussée. Au bas de celle ci sur la paroi, une petite porte noire donne sur un espace long et sombre dans lequel je m’engouffre quand je ne veux pas que l’on me voit.Je rampe jusqu’au fond là ou j’ai découvert un trou qui communique avec la vieille cave de la maison.

Je viens là pour entendre toutes les voix du territoire des ombres. Ma mère dit que j’ai le diable dans la peau depuis quelques temps. Ça me fait peur et en même temps le diable ne peut pas être plus seul que moi et s’il l’est pourquoi ne serait on pas amis ? Tout le monde en a peur et je sais à présent ce qu’est la peur, c’est une piste pour découvrir de nouvelles choses. La peur c’est un vecteur qui te fait quitter la paix intérieur pour visiter de nouvelles versions de l’amour voilà tout

En repensant à cette période, les toutes premières années de mon enfance, dans le cadre de ma recherche sur la démarche artistique en peinture j’ai peins plusieurs tableaux rapidement comme si une puissance extraordinaire s’emparait de ma main, du pinceaux pour exprimer d’une autre façon ce que je tente de raconter au travers de ces lignes. En ce moment j’avance à la fois par l’écriture qui me fait voyager avec une sorte d’ubiquité dans de nombreuses strates de mon existence, en m’en proposant de nouvelles lectures et aussi par la peinture quand le mental a besoin de se reposer quand les sens nécessitent de prendre le relais.

La fin du monde c’est tous les jours.

crédit photo Atelier Patrick Blanchon peintures

Il n’y a qu’à allumer la télé si l’on veut se taper une déprime carabinée. Entre la guerre qui fait rage depuis la nuit des temps, les pays sans pluie où les enfants ont le regard, le cœur et le ventre gros de chagrin, les inepties politiciennes, les tornades dévastatrices et les documentaires sur l’art contemporain il est évident qu’on peut s’approcher de la conviction que l’on nous vend la fin du monde au quotidien.

Pourtant il y a autant sinon plus de choses magnifiques que l’on nous montre avec parcimonie sinon pas du tout. C’est que tout est fait pour provoquer chez le quidam moyen l’idée que le danger, la misère ou l’étripage peut surgir au coin de sa rue et qu’il doit prendre des mesures adéquates afin de tenter de s’en préserver.

Cette peur fait tourner les usines, les entreprises, et surtout perpétue l’idée que nous avons besoin de gens sans vergogne au sommet de l’état afin de maintenir le confort et la sécurité dans nos petites existences de français souvent grognons pour un oui, pour un non.

Du coup on finit par croire que les nuages radioactifs s’arrêtent à la frontière de notre beau pays qui prône le cartésianisme à tout va mais qui reste à l’affût du moindre potin du moindre ragot malgré tout, il ne faut pas oublier que la France est avant tout une sorte de gigantesque bistrot de campagne où l’important est de causer de tout et de rien du moment qu’on obtient de jolies polémiques.

Enfin le dérèglement climatique, la canicule, l’importance que prend la presse qui soulève des lièvres gros comme des éléphants sur le paysage politique, la couleur de plus en plus blanche du soleil, tout cela fait flipper et c’est bien normal puisque c’est le but recherché si j’analyse à peu près lucidement la situation.

Nous nous installons progressivement dans le constat que la fin du monde est en train d’arriver qu’on le veuille ou non en même temps que l’on constate que le politique, les institutions, les promesses jamais tenues ne parviendrons plus désormais à nous le faire oublier.

Et c’est fantastique finalement car cette pseudo fin du monde ne peut que nous renvoyer à nos petites finitudes individuelles.

Cette sensation de mort imminente est un cadeau du ciel car elle permet de faire fonctionner le ciboulot et la créativité à plein tube, elle permet aussi de se sentir vivant vraiment, souvent au début par colère, par dégoût, par rage, puis tout ça s’apaise et on commence à regarder autour de soi pour regarder les autres.

S’il est évident, si la mort enfin est inéluctable, quel point de vue adopter face à celle ci alors ? resteront nous à déprimer devant nos postes de télévision comme des victimes atterrées ? Plongerons nous dans le sexe, l’alcool, la drogue ou le travail pour nous enfouir l’égoïsme dans le sable ? Ou alors accepterons nous enfin que la vie est un phénomène extraordinaire que nous avons la chance de traverser chacun de nous ?

Cette dernière approche propose le respect et la compassion pour la moindre manifestation de la vie que l’on puisse croiser chaque jour en attendant soit la fin du monde, soit notre propre mort.Cela changerait tellement d’en prendre conscience tous les matins, et de faire attention à nous, aux autres discrètement, sans tapage.

Une erreur d’orientation ?

Lorsque nous vîmes flotter autour de nous les gros blocs de glace que les saxons nomment iceberg,  » montagne de glace » nous fumes horrifiés. Que la coque de notre navire puisse résister à la collision avec l’un de ces monstres gelés, aucune chance, nous les observions qui voguaient poussés par d’invisibles forces à la vitesse de 6 nœuds à l’heure et l’excitation fébrile du second pour parer à la manœuvre n’avait jamais été aussi intense.

Ce fut Louis qui le premier osa invoquer une erreur de navigation. Apres le repas du déjeuner en allumant sa pipe de terre cuite il haussa les épaules et avança le fait que nous n’aurions jamais du rencontrer toute cette froidure, que nous avions du dériver trop au nord. Même les meilleurs capitaines peuvent faire des erreurs ajouta t’il comme pour se préserver des foudres potentielles que sa réflexion pouvait créer.

Peu à peu le doute envahit lentement l’équipage tout entier et nous vîmes à proportion de sa progression l’attitude du second changer. Il se faisait plus amical en apparence comme pour mieux s’approcher de chacun et humer au plus profond sa peur et sa pensée. Et nous le vîmes même éclater de rire lorsque le jeune mousse surpris en pleine conversation à propos de notre errance, se pissa dessus de trouille quand le second dégaina son épée et de sa lame lui caresser la joue.

Ce soir là le capitaine donna l’ordre de faire monter les femmes sur le pont et de débonder quelques tonneaux de vin d’Andalousie. Entre deux tempêtes les éléments étales laissèrent apparaître des constellations que nous ne connaissions pas. Quelques uns s’emparèrent d’instruments de musique et le vaisseau continua sa route pourfendant la mer calme sous un ciel tranquille.

Sur la passerelle le capitaine se tenait immobile et nul ne savait où se tenait désormais le second, mais nous savions que le danger désormais pouvait resurgir à tous les instants et c’est ce qui donna à la fête son élan féerique.