Doucement

« Le masque des cœurs » Peinture de Thierry Lambert

Doucement, l’automne se perd dans l’écho des étés

pour ne pas glisser trop rapidement dans l’hiver

et je pense à mon ami là-bas attaché à son labeur,

à sa table, à ses pastels,

et le froid peu à peu arrive, le froid n’est jamais si loin.

Cette année il ne s’approche pas comme un ennemi

cependant qu’il m’indique le danger des chaleurs

et doucement je décide alors de l’éprouver, de le sentir,

ma bulle contre sa bulle, contact plan entre le froid et la brûlure

perpétuelle qui ne cesse de me fondre et me confondre.

Le froid comme une stabilité, un recours possible.

Le messager apaisant qui ne dit mot mais est présent.

Entre le froid et mon ami j’établis des passerelles doucement.

Deux solitudes à l’oeuvre, deux galaxies qui tournent dans le vide obscur aveuglées par la lumière qui se recrée à chaque instant.

Alchimie et chamanisme réunis comme toujours.

Cette présence de l’absence encore mais douce et complice

Deux cailloux sur le chemin qui vivent leur existence de caillou

et rien de plus ni rien de moins.

Le projet est de fabriquer un livre commun

Une étincelle

Doucement en chacun j’imagine

comme une origine et une fin qui se saluent

Tu sais

toucher le fer glacé réveille le feu

Rappelle la douceur cruelle

que le froid et le feu entretiennent savamment

pour nous emporter dans ce songe des différences et des nuances.

Cette errance qui constitue le deux et tous les nombres ensuite

En partant de l’un

tout doucement que l’on oublie.

Tout porte à croire.

Tout porte à croire

Mais rien n’est sur,

M’aimeras tu encore demain

Comme je t’aime, aujourd’hui ?

Cet entre deux pour être Un

Sans toi ni moi

Est ce une présence

Ou une absence ?

Laissons la question en suspens

Et profitons de ces instants

Ou toi et moi

C’est entre nous

plongeons dans ce naufrage

prévu de l’île.

Tout porte à croire

Mais rien n’est sûr,

Et nos absences respectives

rempliront nos regards

redonnant à la présence

De nos 20 ans

L’amer secret

des espérances

Nabuchodonosor

Naissance d’Uruck Peinture Patrick Blanchon

Je ne sais ce qui peut inviter des parents à nommer leur rejeton pareillement, et sans doute au temps des jardins suspendus cela avait il un sens, le fait est que lorsque l’homme accoudé au bar m’apprit qu’il s’appelait ainsi je restais dubitatif.

C’était un genre de compromis entre le clochard céleste  à la Kerouac  et un valet de pied dessiné à grands traits de hache  par un Conan Doyle sur le retour.

Enfin je n’avais rien d’autre à faire et nous devînmes camarades de comptoir.

Je logeais à une distance raisonnable du bar dans un petit hôtel charmant tenu par un Rugbyman à l’œil ultra mobile et inquisiteur.

J’avais déposé mon sac dans cette jolie banlieue toute proche de la Défense, encore en construction ou quasiment finie, je ne me souviens plus.

Une période faste s’achevait encore pour moi. Je m’étais égaré encore à un carrefour n’ayant pas établit de plan suffisamment détaillé il se peut bien que j’eusse à nouveau perdu le Nord.

6 mois au Portugal passés à écrire mes préoccupations nombrilistes m’avait désargenté méchamment, et c’est assez penaud que j’acceptais de suivre M. une relation charmante et explosive qui m’avait déjà pardonné nombre d’incartades et qui finalement était venue me chercher dans le bistrot du petit village lusitanien un matin.

Cependant que malgré tous les efforts déployés de part et d’autre nous finîmes par nous séparer à nouveau et c’est ainsi que j’arrivais au lieu de mon récit

Ma minuscule chambre donnait sur une cour proprette où poussait un jeune cerisier japonais, quelques pensées chétives et des herbes aromatiques. L’hôtel faisait aussi  restaurant.

Afin d’employer mon temps et payer cette piaule je me  louais en échange d’ un salaire insignifiant à une compagnie d’assurances , dont les locaux se tenaient  quelques pâtés de maisons plus loin. Au volant d’un J7 je suivais un itinéraire hasardeux dans Paris suivant les différentes périodes de la journée pour livrer des cartons de paperasses dans diverses annexes.Cela aurait presque été la belle vie, si je n’avais été victime de mes velléités littéraires et d’un caractère indépendant et je dois l’avouer d’une passion soudaine pour la bouteille.

Cette absurdité de vouloir écrire m’avait entraîné dans un paysage physique et mental complètement décalé du monde dit réel. Ce que je nommais non sans fierté voire arrogance « la lucidité » n’était qu’un pansement sur une jambe de bois que représentait alors mon immaturité crasse.

Mais je ne la répudie pas non plus cette immaturité finalement, elle m’a autorisé  à questionner le monde par le menu, le détail, l’insignifiant comme une compagne de maquis dans l’âpreté de bien des quotidiens.

En fait qu’en je repense à cette époque l’existence toute entière était à mon chevet et me prodiguait tous les soins nécessaires non seulement à la survie mais aussi à préparer plus tard la gratitude envers les leçons qu’elle me donna tout le temps.

Mais moi, à cette époque je m’en fichais de la gratitude à venir je préférais aller boire avec Nabucho.

Je crois que les premières phrases que nous avons échangées ensemble, c’était aux environ de l’heure du whisky, juste après le pastis et avant la poire Williams. Peut être même avait il pris un peu d’avance pour tuer le temps, attendant un comparse, une oreille qui l’écoute avec quelques bières blondes , de celles qui soulagent largement la vessie quand on les pisse à potron-minet.

Nos fronts presque à s’entrechoquer comme deux taurillons nous invoquames Fernando Pessoa.

Je ne sais plus lequel sorti la fameuse phrase « Navigar e precisu, viver nao e precisu.. » ( naviguer est précieux , vivre ne l’est pas ) mais c’était parti pour la grande orgie poétique d’avant midi. Et globalement ce fut ainsi pendant quelques mois sans trop de changement, sans trop de dérangement.

Ensuite l’après midi on se séparait un peu, Nabucho avait femme et enfants. Il rentrait chez lui déjeuner. Moi dans mon hôtel les jours d’inactivité, allongé de longues heures sur le dos rideaux fermés dans l’obscurité.

Ce doit être un matin d’hiver que le boxeur fit sa première apparition au bar.C’était un nantais bien balancé qui depuis quelques temps offrait ses services de façadier dans la grand rue. Ce type, une force de la nature, réalisait des travaux impeccables en deux temps trois mouvements par tous les temps. Il s’amena par la suite avec des liasses de billet dans les poches ce qui nous inclina à rendre hommage aux paradoxes car s’il gagnait confortablement sa vie il était con comme un balai.

Du coup ça nous donnait du grain à moudre en tant que poètes bistrotiers.

La vie et tout, navigar et precisu.. etc

(à suivre)

abandons

traitement numérique d'une partie de tableau du peintre Patrick Blanchon

D’aussi loin l’abandon éprouvé serra le cœur si fort que pour survivre je l’ôtais de ma poitrine.

un long temps de statue

de marbre

et un jour ou une nuit

l’abandon fut reflux

dans une grande foire à l’encan

j’abandonnais encore

jusqu’à mes dents

mes reins mes nerfs

j’allais cul nu

par les chemins

les champs

offrir encore le regard

un œil après l’autre

aux belles vesses de loup et aux mousserons tout blancs.

Les nouveaux guerriers

Tableau réalisé par Thierry Lambert poète, peintre et guerrier de lumière.

Dans le grand chambardement actuel, l’ennemi sera toujours la guerre et cependant ne pas la mésestimer car celle ci a fait progresser de vies en vies. La Suisse pays pacifique et neutre sait qu’il faut s’armer fortement pour conserver ces deux avantages. Cependant que toutes ces années sans conflit n’a produit que de belles horloges garanties à vie.

La guerre fut, est, sera, elle est logée en nous comme un second cœur jumeau du premier.

Mais devrons nous toujours adopter les mêmes réactions face à ses injonctions ?

Les nouveaux guerriers ne sont pas si nouveaux en fait. Ils existent depuis la nuit des temps et ils proposent une autre forme d’interprétation à cette incessante bagarre.

Ce sont les guerriers de l’art et du cœur, et ce ne sont pas des naïfs et des nigauds comme à première vue tu pourrais le penser.

Repeindre la vie en couleurs vives, convertir le drame, la mélancolie, la tristesse dans l’athanor de leurs peintures vibrantes c’est cela leur combat et ce n’est pas le moindre.

Après l’horreur des tranchées naît la couleur vive sur les tableaux et ce n’est pas pour rien. Ceux qui décident ainsi d’ orienter tranché ont connu les doutes affreux et la boue des charniers.

Il faut des années pour comprendre que l’on ne sait rien tu seras pardonné.

Cependant lorsque tu vois un peintre exposer ses toiles colorées dans un recoin du monde, souris lui au moins, même les plus rudes guerriers ont besoin parfois d’un peu de chaleur humaine.

Appuyé contre la vitre

Crédit Photo Dominique Kret

Petit train, voyageur bien confortablement installé regarde par la vitre la projection d’un paysage crée de toutes pièces par tous les paysages déjà vus, résidus de projections eux-mêmes-déjà vus-prémâchés-régurgités.

Fermer les paupières aiguise l’ouïe. Joue chaude contre la vitre glacée. Un parfum de chien mouillé dans les narines.

Petit voyageur dans le grand train de l’instant.

Plongée dans le moire.

Caresse des joncs pendant l’apnée visuelle.

Ondes et vibrations agitent et bercent. le vent des profondeurs exhale son haleine bise qui se brise sur le front têtu, se brise, le brise l’embrasse, le brasse l’érode, le poli, bonjour le bel œuf de dindon farci.

Doliprane ta gueule paracétamol merde !

Attendre que les pensées se fanent comme de vieilles biques télévisées d’idiotie.

Attendre que les poumons se vident et se remplissent à nouveau

Attendre que le serpent s’éveille et bouge dans le slip.

Attendre au creux des reins la marée montante

Attendre et puis se lever soudain danser

Attendre à se faire mal d’attendre

Alors trembler de rage de trouille d’envie de chier de pisser,d’un café d’une clope d’une fille d’une cote d’une entrecote d’un bain de boue de rien

De rien enfin

bouger

sauter.

Soudain non quand même pas aimer

comme d’autres n’ont pas aimer

ne pas prendre la file, se défiler

héritage de naufrages

Tout ce bordel de nichons et de culs jamais vraiment touchés,

Toujours tripotés, tripatouillés, agrippés comme des bouées ,

poupées gonflantes de l’idée fixe.

tout ce qu’il faut dégonfler encore après s’être dégonflé

Alors non quand même pas aimer

Sauter par dessus l’amour à la con

Baiser la vitre la lécher laper son froid dur

La faire fondre à coup de buées, la rendre molle, continuer elle va s’ouvrir et happer

Enfin passer, traverser, aller encore plus loin au fond tout au fond de la gorge du non dit, du nom de Dieu !

Un vide sans fond long et long et encore plus

une chute ou un envol à l’envers du décor

un salto à l’endroit où l’envers se redresse fier comme un pieu

en creux tout le désir qui luit dans la terre meuble labourée

sans haie, démembrement oblige

alors seulement

madame la contrôleuse arrive

Monsieur, votre titre de transport s’il vous plait ?

La dombe

Pourquoi pas le silence
La Dombe Patrick Blanchon 2005
Encre de chine sur papier

Quand je traverse la Dombe, je guette l’envol des grues, la pâleur des marais, le bruissement des herbes et tout m’appelle vers toi.

Garce magnifique, amère comme une pinte  dont le souvenir reste

après qu’on t’ait baisée , si peu qu’on t’ait aimée…

« Être vivant, c’est être prêt. Prêt à ce qui peut arriver, dans la jungle des villes et de la journée. D’une prévoyance incessamment et subsconciemment ajustée. L’état normal, bien loin d’être un repos, est une mise sous tension en vue d’efforts à fournir… Mise sous tension si habituelle et inaperçue qu’on ne sait comment la faire baisser. L’état normal est un état de préparation, de disposition vers les gouffres »

« connaissance par les gouffres » Henri Michaux.

Pourquoi pas le silence

Pourquoi pas le silence
Pourquoi pas le silence
Encre de Chine sur papier

Oui tu es froid et blanc sans accroc et sans rêve,

l’haleine des rivières à l’aube embrume tes  lointains

et mon bouchon sur l’onde tremble,

taquineries des algues

ici pas de  lourd brochet ni  de fine ablette

à ferrer 

Pas de ploiement de scion aucune tension de fil

Juste le long cri de l’hirondelle là haut qui s’apprête à rejoindre

les vents chauds du sud.

Alors pourquoi pas le silence 

Total assourdissant comme un arbre qui tombe

Et laisse derrière lui le blanc d’une trouée 

Et laisse derrière lui l’amitié des racines, la voix de l’étoile pâle jusqu’à la pierre enfouie.

Pourquoi pas le silence 

Un chevreuil est passé près de lui une biche

Les deux m’ont regardé 

J’étais au bord de dire au bord  de leur parler

quand soudain je ne sais plus je me suis rappelé

Pourquoi pas le silence 

Alors je suis rentré.

Sayd Bahodine Majrouh

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C’était du temps où je mangeais de la poésie faute de mieux que j’étais tombé sur lui, le voyageur de Minuit qui ensoleilla d’un soleil noir  ma journée ordinairement frustre et chiche, dans la labyrinthique bibliothèque du Centre Georges Pompidou.

Sayd Bahodine Majrouh (1928-1988) est un écrivain afghan qui a rédigé une suite de récits sur ce qu’il appelle les « Ego monstres. » On ne trouve presque plus ses livres désormais que chez les bouquinistes, après vérification, j’en suis déçu pour les lecteurs français.

Il nous reste encore chez Babelio, la possibilité d’acquérir « Les chants d’errance », et c’est à peu près tout.

Assassiné à Peschawar,au Pakistan près de la frontière afghane en 1988, une année après mon départ de Quetta donc , j’aurai toujours en moi le regret de ne l’avoir pas rencontré ailleurs que dans ses textes. Le rencontrer autour d’un verre de thé par exemple même sans beaucoup parler , juste de regard à regard et pas grand chose de plus.

Le fait d’avoir pensé à lui aujourd’hui et de m’être mis en quête de retrouver ses livres en vain m’attriste. Ce qu’on trouvait encore facilement dans les années 80 on ne le trouve plus désormais en 2018. Cela montre la relativité de nos engouements liés à l’époque, à l’air du temps et comment le rouleau compresseur de la postérité écrase et nivelle nos amours anciennes, les réduisant à des souvenirs luisants bijoux démodés enclos dans de minuscules coffres de velours.