Précarité

Pour éviter de parler de pauvreté qui n’exprime peut-être pas suffisamment poliment ou scientifiquement l’état actuel de certains français, les académiciens ont été chercher dans la littérature un mot qui pouvait emballer l’effroi de manière plus avantageuse.

On commence à voir apparaître le terme de précarité après la crise de 1973, quand le nombre de contrats de travail à durée indéterminé à commencer à baisser en même temps que le pouvoir d’achat.

En 1979 les choses ne s’arrangent pas et la pauvreté envahit peu à peu certaines régions entières de France avec l’arrêt de l’industrie.

La précarité apparaît comme un phénomène mondial.

Au japon se développe un sous prolétariat qu’on appelle les « freeters » de l’anglais free et de l’allemand « arbeiter », travailleurs

Aux Etats-Unis la précarité prend la forme d’une insécurité sociale ( nowadays)

Au Danemark la précarité est considérée comme une donnée économique et devient « flexicurité »

C’est en 1987 que le CESE (Conseil économique social et environnemental) définit dans un rapport le terme de précarité

« […] l’absence d’une ou plusieurs des sécurités permettant aux personnes et aux familles d’assumer leurs responsabilités élémentaires et de jouir de leurs droits fondamentaux. L’insécurité qui en résulte peut être plus ou moins étendue et avoir des conséquences plus ou moins graves et définitives.

Elle conduit le plus souvent à la grande pauvreté quand elle affecte plusieurs domaines de l’existence qu’elle tend à se prolonger dans le temps et devient persistante, qu’elle compromet gravement les chances de reconquérir ses droits et de ré-assumer ses responsabilités par soi-même dans un avenir prévisible. » (par Joseph Wresinski).

Si l’on comprends bien ce que dit cette définition on remarquera qu’elle remplace parfaitement l’expression pauvreté même si la précarité conduit  » le plus souvent à la plus grande pauvreté »

La précarité est donc une sorte de couloir qui conduit au dénuement, la précarité permet aussi désormais pour les statisticiens d’établir des « degrés » de pauvreté.

Autrefois pour évoquer le dénuement extrême on parlait de misère.Sans doute ce mot non plus n’est-t’il plus de mise dans nos sociétés occidentales, et on préfère l’attribuer de préférence aux habitants du Tiers monde.

Dans le fond la précarité est associé à l’emploi, c’est une simple donnée économique, un indice, un chiffre, comme celui du chômage.

C’est une variable d’ajustement qui semble quand on l’énonce apporter un vernis savant et une distance par rapport à la misère et à la pauvreté qui sont des mots contenant plus d’émotion pour chacun de nous.

L’usure

Tous les mois à partir du 15 c’est la même ritournelle qui revient, tu es à combien de découvert toi ? Et lui, il continue à tapoter sur son clavier comme si de rien n’était juste avant de descendre prendre le café.

Tu viens, elle s’impatiente en bas, elle a en horreur de déjeuner seule. Et lui prend un malin plaisir à la laisser trépigner un petit moment. C’est le rituel du matin, ils ne changeraient pas ça pour rien au monde. A part les quelques jours de vacances qu’ils prennent chaque année, là c’est différent, il dort bien, il n’a pas d’ordinateur, juste un carnet et il se sent plus détendu.

Quand il descend il la prend dans ses bras et ils restent ainsi un petit moment bien au chaud l’un dans l’autre. Elle ne dit rien, elle fourre sa tête sous son bras à lui et ils dansent un peu sans musique.

Et puis ils boivent le café, lui très vite s’en va car il sait qu’elle va à nouveau parler d’argent, des factures qui s’accumulent, et ça va vite dériver sur les maux de hanche, de pieds et de genoux, et il se sent impuissant, ou plutôt un rage insensée qui resurgit toujours pointée contre lui-même et il casserait tout dans la baraque.

Alors il préfère prendre sa veste et sortir de la maison.

Au tabac, à l’angle de la rue, les deux jeunes qui ont repris le commerce ne rigolent plus trop . Il se souvient de la joie sur leurs visages il y a quelques mois de ça, juste après le départ des gros fachos qui tenait le tabac avant. Ils étaient tout frais tout neuf, des jeunes qui en veulent, il s’était réjouit pour eux.

Ils ont galéré pas loin de 6 mois pour avoir le prêt de la banque, tu penses bien, des turcs, ça ne fait pas de différence avec les arabes ici. Et puis de toutes façons les banques ne prêtent qu’aux riches. Alors turc, jeune et pas riche c’est forcément le tiercé perdant.

Ils sont là coincés dans ce tabac désormais de l’aube au matin 7 sur 7 sans jamais prendre de vacances. Ils mériteraient une médaille pense t’il en tentant le passage sans fil de la carte bleue sur la machine. Des munitions pour deux jours à peine, il s’est remit à fumer plus fort encore mais d’un autre côté il se dit qu’il n’a guère que ça, ses clopes et son café comme addiction et puis il n’a pas la force voilà tout.

Hier encore il y avait la peinture mais bon, depuis des semaines les pinceaux sont restés dans les pots, la table de l’atelier est en bordel et il ne rentre plus dans celui ci que pour filer à bouffer au chat.

C’était bientôt la fin du mois d’octobre le retour des morts, l’antique fête de Samain, rebaptisée désormais par les vendeurs de hamburgers dégoulinants et il se demande

s’il ne va pas aller sur la tombe du père là-bas à la frontière du Cher et de l’Allier.

.Puis il se souvint que le vieux kangoo est refusé au contrôle technique, il est désormais parqué en attendant des jours meilleurs, à l’abri des regards. Le pélerinage ne se fera pas encore cette année.

Le froid arrive pense t’il, le brouillard montre déjà son nez au coin de la rue. Il va bientôt faire jour mais le soleil sera absent. Il relève son col de veste et se dirige vers le grand café qui ouvre dans un bruit grinçant son rideau de fer

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