La perfection mène à la ruine.

Une fois et ce fut la seule car elle lui avait servi de leçon Sören avait éprouvé dans tout son corps tout son cœur, toute sa tête et tout son âme un sentiment de perfection. C’était au mois de juin de l’été 1988 et il était attablé à la terrasse d’un café. Il n’était pas encore 20h car normalement à cette heure précise il dîne. Cela n’a pas changé depuis des années cette régularité est essentielle pour conserver au présent la longue cohorte des souvenirs. Sans point de repère stable dans le chaos qu’est le temps intérieur, on s’y perd facilement.

Une femme s’était assise à la table voisine et lui avait demandé du feu. C’était une très belle femme brune au longs cheveux avec des yeux d’un bleu presque noir, profonds comme des lacs de montagne. Ensuite les choses s’étaient rapidement enchaînés comme cela se passe souvent avec des inconnus dans les grandes villes. On quitte la banalité des choses pour s’engouffrer dans l’intime parce qu’on ne risque rien à s’aventurer dans l’inconnu tant qu’on sait que l’on va dîner à 20h.

-Il émane de vous quelque chose que je reconnais de moi-même sans savoir comment le définir avait elle dit en expirant une bouffée de fumée bleutée qui se transforma en cercle.

Sören n’essaya même pas d’analyser la phrase, il sentit immédiatement quelque chose de profondément sincère dans ce que l’inconnue était en train de dire. Il aurait pu imaginer tant de choses mais à ce moment là précisément il décida de ne pas le faire et de rester dans cet instant où la phrase se répercutait encore en lui en même temps qu’elle occupait toute la place de ce que lui, Sören s’imaginait être. Il n’était plus rien d’autre qu’une phrase lancée par une inconnue et cela lui plaisait. Cela lui plaisait même tellement que c’est à ce moment qu’il se sentit absolument parfait.

Cette perfection ne provenait pas de quelque chose d’orgueilleux, de vaniteux. C’était seulement comme s’il avait trouvé sa place exacte dans l’apparent chaos du monde. Comme si cette perfection élucidait le chaos comme un éclair illumine une nuit d’orage.

Alors le temps s’arrête et tout se déroule dans un présent d’une profondeur infinie. Les passants continuent à passer devant la terrasse, l’odeur de la cigarette continue d’être une odeur de cigarette, la femme est désirable comme elle l’était encore dans un vague souvenir juste avant. Mais l’ensemble de toutes ces choses semblent s’être figée dans un présent qui n’en finit pas. Sören se sent capable de tout décrire en même temps comme de prévoir le prochain pas de chaque passant, et le prochain sourire sur le visage de sa voisine.

Dites moi lui souffle t’elle alors.

Et Sören décrit alors le présent comme il le voit, l’entend le sent de tout son être. Il parle de l’enfant tout au bout de la rue qu’il aperçoit, de cette toute petite feuille qui s’agite au haut du grand platane, de l’oiseau qui virevolte dans le ciel, du parfum qu’exhalent les corps et le goudron dans leur ténacité à conserver une forme. Il parle d’elle aussi la femme près de lui, de sa béance profonde qu’il ressent à l’image de la sienne. Il se sent investit d’un pouvoir qui le dépasse. Un pouvoir dont il ne sait absolument pas quoi faire surtout.

Sans doute est-ce pour s’extraire de ce sentiment de perfection qu’il a commencé à regarder autrement son interlocutrice. Il l’a imaginée sous lui comme une bête que l’on saillit, un désir violent l’a transformé lui aussi en bête. Cette condition brutale et sensuelle tout à la fois lui permet de regarder sa montre tout à coup.

Alors il sort son porte monnaie, sourit tristement à sa voisine et dit

-Laissez c’est pour moi en appelant le loufiat.

Et c’est ainsi qu’il est parti rejoindre sa chambre miteuse, pour ne pas rater l’heure du dîner mais surtout parce que la perfection est quelque chose d’invivable pour un homme normal.

En rentrant chez lui il pense aux pyramides , cette forme parfaite que des générations d’hommes et de femmes ont laissée derrière eux, témoignage qui traverse le ages d’une volonté de perfection qui somme toute non seulement n’échappe pas à la ruine, mais sans doute la provoque.

Le petit sentier #5

A choisir entre le talent, le génie, et le coup de bol , surtout n’hésite pas, choisis la régularité.

Comment à écouter les génies on finit par se prendre pour un daemon

Il y a une catégorie de personnes dont j’ai longtemps fait partie qui considèrent la peinture comme un objet sacré, c’est à dire que ce n’est pas un simple « hobby », un « passe temps » mais quelque chose de tellement sérieux que l’on se dit

Wouah c’est plus fort que moi, il faut absolument que je peigne.

Cela part sans doute d’une intention honnête, représenter le monde, qu’il soit intérieur ou extérieur, c’est un peu comme vouloir le nommer, et nous savons que la Bible par l’entremise du Créateur à donné comme « devoir » à l’homme de nommer les choses.

Il y a donc quelque chose qui touche au sacré sans que l’on s’en rende compte tout de suite évidemment.

Et, aujourd’hui le sacré est tellement loin en apparence de nous qu’on ne sait plus guère la puissance et la volonté de notre esprit, de notre cœur, de notre âme , pour renouer avec cet essentiel.

Je ne parle pas de religion, ni d’église mais de ce sentiment qui peut nous tomber dessus lorsque on l’éprouve en découvrant qu’il y a tant de choses qui nous dépassent totalement.

Découvrir notre petitesse et l’immensité de l’univers et établir soudain ce rapport entre les deux, c’est ce que j’appelle « toucher au sacré ».

Remontons en arrière pour découvrir l’origine du génie et les qualités du ressort.

Aussi loin que je m’en souvienne j’ai toujours éprouvé ça. Que tout ce qui m’entoure est bien plus grand que ma petite personne.

Bien sur c’est un sentiment enfantin qui provient aussi de la maltraitance, mais peu importe comment on l’obtient dans le fond, si je dépasse les causes et les raisons le résultat est là j’ai découvert le sacré ou ce que les psychologues nomment la sublimation très tôt.

Le grand danger auquel je n’ai pas échappé c’est de me croire à un moment « élu » supérieur à la plupart des gens car investit d’une mission, celle de marcher vers l’art, celle de vouloir exprimer tout cela. Et oui mais j’avais tellement été brimé, opprimé c’était la voie que j’avais voulu choisir pour me révolter , devenir une sorte de saint, de génie, en tous cas un être singulier connecté avec les puissances inquiétantes et magnifiques de l’invisible.

C’est tout à fait comme ça que j’ai commencé à « mal tourner » mais j’y reviendrai dans un autre texte, j’essaie de ne pas perdre le fil de mon article.

L’enfance de l’art où comment on devient créatif quand on n’a pas de temps.

Je me souviens de mes débuts en peinture, enfant, j’avais cette pulsion qui me portait d’un seul coup à m’emparer des tubes de couleur de ma mère, à lui piquer du papier et des pinceaux et à barbouiller quelques heures sur le carrelage du sol de la cuisine. C’était vraiment des moments extraordinaires , mais ils n’étaient que trop rares je crois, parce que dans ce domaine on ne me prêtait pas beaucoup d’attention, on ne m’encourageait pas non plus. Je n’avais pas grand chose pour m’accrocher à mon envie sinon le souvenir des émotions qui me traversaient lorsque je barbouillais. Alors je pratiquais peu, parfois en cachette, toujours dans l’urgence de peur d’être dérangé.

Les rares fois où j’avais droit à une observation ce n’était pas pour m’encourager, mais plutôt pour me rabrouer parce que je salissais le sol, ou bien pire je ne faisais que perdre « mon temps » alors qu’il y avait quantité de choses plus utiles à faire comme balayer la cour, ranger les stères de bois, faire mes devoirs et bien d’autres choses encore.

Le fait ainsi d’éprouver la joie de peindre s’est souvent trouvée accompagnée d’une sorte de culpabilité, et aussi d’une sorte de rage parce que je me rebellais contre tout cela bien sur, je trouvais que c’était injuste.

D’ailleurs la seule vraie colère, celle qui vaut vraiment le coup d’être exprimée est toujours liée à l’injustice quand j’y repense. A l’époque je ne savais pas encore que cette colère avait aussi à voir avec un besoin de liberté.

Le fait est que cette façon d’appréhender la peinture m’a donné une sorte de cadre et que dans bien des activités je n’ai eu de cesse de le reproduire. Le cadre c’est cette urgence de peindre vite de peur d’avoir tout à ranger d’un moment à l’autre, et d’être rabroué.

Evidemment, j’ai reporté quelque chose de tout ça dans ma vie scolaire et par opposition j’ai cultivé la procrastination à la hauteur d’un sacerdoce.

Puisque j’étais contraint à jouir dans l’urgence de ma passion, pourquoi ne pas en faire de même avec les tâches scolaires, bien plus arides.

J’ai toujours fait mes « devoirs » à la dernière minute, parfois l’encre n’était pas encore sèche quand je rendais mes copies de rédaction, de version latine, et j’en passe et des meilleurs et des pires.

Cette habitude de pratiquer mes obligations comme mes plaisirs à la façon d’un ressort que l’on doit compresser fortement avant de le relâcher violemment m’a sans doute entraîné à conserver une forme de spontanéité non pas enfantine mais issue à la fois du hasard et de la nécessité.

Quand établir des plans ne sert de rien puisque il y a toutes les chances de ne pas pouvoir les appliquer, c’est à dire compter sur un déroulement ordinaire du temps, alors il faut s’en remettre à l’intuition, au hasard, au « génie » comme Socrate parlait de son « daemon. »

Et effectivement en dehors de tout cadre scolaire, universitaire je n’ai jamais fait confiance à autre chose dans ma vie pour apprendre qu’à ce « daemon ».

De là à confondre le daemon et moi il n’y avait évidemment qu’un pas à franchir, que j’ai dans ma jeunesse franchi allègrement.

Cette drogue dure qu’est la procrastination je devais en avaler durant parfois des semaines, des mois avant de me sentir soudain traversé à nouveau par le génie et poussé par la violence du ressort qui soudain se relâche, me mettre à peindre comme un fou.

Bien sur mon histoire est extrême proche de la caricature, mais dans la première partie de ma vie je m’y reconnais assez fidèlement.

Ensuite, j’ai décidé un beau matin de dire tchao à mon daemon après tant d’années de bons et loyaux services j’ai formé le souhait qu’il s’en aille au diable mais c’était encore là une erreur. On ne peut pas répudier le daemon comme cela sinon il travaille en tache de fond, dans l’inconscience et ça peut faire vraiment mal.

J’ai donc eu mal encore bien sur mais bon, l’équilibre est une chose tellement difficile à trouver que cela vaut bien un peu de sacrifice.

La découverte de la lune, du fil à couper le beurre et même mieux : la régularité !

Et puis un jour on revient dans « le siècle » comme autrefois les moines se défroquaient.

On comprend que l’on est arrivé à un age où le temps est compté, où il devient d’autant plus précieux.

Alors on se met à pratiquer une discipline de travail parce qu’aussi on est plus tranquille, plus apaisé. On n’attend plus grand chose de l’extérieur car le vrai plaisir, c’est ce que l’on fait tous les jours et c’est d’une simplicité folle et on se demande pourquoi il aura fallu tout ce temps, toute cette errance pour en arriver là.

Alors on bosse, on peint, mais ça pourrait être aussi bien n’importe quelle autre activité humaine cela n’a pas d’importance. Ce qui est important en revanche c’est d’avoir fait de soi un axe autour duquel tourne la journée et le monde sans bruit,

Sans bruit l’axe, sans bruit le monde.

Bon je pourrais dire choisis la régularité dans tout ça mais quand j’y repense je ne peux pas t’empêcher non plus de vivre une fabuleuse aventure car côtoyer le génie, le daemon , dans le fond c’est d’un bien meilleur commerce que de côtoyer les gens qui n’ont pas de rêve, pas d’espoir, pas d’envie.

Illustration de l’article, « Limites de la dispersion » huile sur toile, 100×100 cm terminée en 2020

Rencontres Chamaniques.

Rencontres chamaniques Huile sur toile format 20×20 cm + intervention numérique Patrick Blanchon 2019

C’est durant l’incendie de la forêt amazonienne que le hasard fit que nous nous rencontrâmes une fois encore.

Cette fois j’avais emporté mon appareil photographique et nous nous mimes au travail derechef.

Le grand chaman je l’observe, penché sur son smartphone dans la pénombre de l’entrée, il vient de dérouler pour moi le grand rouleau long de 7 mètres de sa dernière oeuvre traitant du drame.

La zone frontale juste au dessus du nez, proéminente, vue de l’angle où je me trouve, les cheveux ébouriffés lui confèrent un air de hibou sage. Il raconte ainsi sur papier Lokta, ce papier issu d’une écorce d’arbre népalais, la geste de ses symboles et signes préférés, la femme papillon incandescente, le chaman brûlant de colère, la main cramoisie, le poumon remplit de cendres , la végétation en flamme, les animaux éperdus.

Enfin il se lève et part dans une pièce pour aller quérir un grand carton format raisin bourré de trésors que nous installons dans le salon à même le plancher juste devant la fenêtre.

Il feuillette tranquillement, extirpant une à une les œuvres colorées qui représentent les figures emblématiques de son oeuvre monumentale. Il calcule le nombre d’années passées à voix haute, évoque la régularité disciplinaire de son ouvrage, chaque matin depuis 30 ans, il s’est assit et s’est resserré progressivement sur quelques symboles seulement qu’il a déclinés à l’infini.

Je photographie debout penché sur chaque oeuvre qu’il fait défiler. Il ne lui faut guère de temps pour se repérer au bruit du déclencheur et nous adoptons de mieux en mieux un rythme de shoot. Chaque image entrevue l’espace d’un instant dans mon viseur me procure un shoot effectivement, un shoot d’adrénaline, et chose exceptionnelle, je puis ainsi assister à toute l’évolution du travail de cet homme qui s’est dévoué totalement à son art.

Il m’indique les premières recherches sur la femme papillon, gracile mais déjà tellement tellurique, les premiers chamans qui n’avaient pas encore sur eux le costume qu’ils emprunteront plus tard aux samouraïs.

Je suis émerveillé car j’assiste en direct et à rebours à la genèse de son oeuvre.

Nous ferons ce jour là plus de 300 photographies et c’est éreintés que nous finirons par nous asseoir dans la cuisine devant un bol de thé et quelques gâteaux pour échanger quelques mots aimables.

Sur la route du retour, empruntant le plus petites routes pour rejoindre mon atelier tranquillement je mesurais le cadeau que le grand chaman m’avait offert ce jour là.

Sur la banquette passager je jetais de temps à autre un coup d’œil à l’appareil photo posé et je réfléchissais au contenu précieux de la carte mémoire logée à l’intérieur.

« Et encore tu n’as rien vu » m’avait il précisé lorsque je le quittais sur le seuil de sa demeure.

Je me posais bien sur la question du but, pourquoi proposer ainsi mes services pour photographier son oeuvre ? pourquoi tout ce temps passé à venir le rencontrer ?

Dans mon esprit il était le chaman qui avait plutôt bien tourné , qui avait su nourrir son esprit de la bonne manière et ce dernier avait produit du fruit grâce entre autre à une humilité formidable et à la redoutable ténacité de son détenteur.

Quant à moi j’étais le chaman vagabond, butineur, éparpillé et je sentais confusément que le destin, la chance, l’avait placé sur mon chemin afin de m’apprendre encore quelques fameuses leçons.

Le tout était de savoir si j’allais en tenir compte ou bien si, comme d’habitude, j’allais me débarrasser tranquillement de tout cela, gratuitement pour ainsi dire, à seule fin de satisfaire à ma curiosité et aussi apaiser une nouvelle fois mon appétit féroce de liberté.