La tactique du renard

Une fois par les fenêtres de mon appartement de Lausanne, je vis passer un renard qui inspectait méticuleusement les poubelles. C’était une petite zone résidentielle tranquille et il prenait bien son temps sans précipitation, sans doute connaissait il bien les lieux.

Cela me rappelle une histoire que l’on m’a racontée je ne sais plus où sur les renards pris au piège et qui sont capables de s’arracher la patte plutôt que de rester emprisonnés et donc attrapés.

Cette petite histoire a du avoir un impact très important dans ma vie car à la façon des renards, bien souvent je me suis coupé non pas une patte mais tout un pan de vie, tout un cercle de personnes, tout un tas d’habitudes géographiques, familiales, amoureuses, professionnelles à chaque fois que je sentais ma liberté trop menacée.

J’imaginais toujours le courage qu’il fallait alors au renard pour s’extraire du piège en y laissant un membre et cela me consolait un peu d’avoir laissé tant de choses derrière moi. J’ai toujours mes deux jambes et j’arrive encore à marcher avec souplesse et détermination.

On identifie bien souvent le renard avec la ruse mais pour moi c’est bien plus avec le courage, la liberté et le renoncement que j’associe à cet animal.

Je me demande toujours ce qui me serait arrivé si j’avais été influencé par l’histoire des pigeons voyageurs dont l’intérêt pour les propriétaires de ceux-ci est qu’ils retournent toujours à leur point de départ.

Renoncer à la biographie.

Patrick Blanchon Rouge et vert 18×24 cm 2017

Je ne sais quelle valeur tu vas m’attribuer puisque tu ne me connais pas. Tu vas regarder mes tableaux et les estimer peut-être avec tes critères de beauté,  d’équilibre, peut-être regarderas-tu ceux-ci comme un espoir de plus value de mon vivant (j’ai déjà presque 60 ans) ou après mon décès, ou bien encore parce que tout bonnement les couleurs te plaisent et que tu verrais bien ce tableau en particulier dans ta chambre, dans ton salon, voire même dans tes toilettes pourquoi pas ? On peut aussi s’entourer d’œuvres d’art pour satisfaire à ses besoins naturels. Je te déconseillerais les murs de la cuisine quand même à cause de la graisse qui colle aux surfaces et qui ne se nettoie jamais bien facilement.

Quel prix es tu capable de mettre dans l’achat d’un de mes tableaux et qu’est-ce qui va faire que tu vas passer à l’action ?

Pour le moment tu scrolles, les toiles défilent, toutes les toiles de ma dernière période  à moins que tu ne sois sur la plateforme Artmajeur et là c’est un peu pèle mêle tout mélangé et tu t’étonnes de la variété, tu t’en inquiètes aussi peut-être tu as du mal à identifier vraiment le peintre que je suis. Pour un peu tu me prendrais pour un amateur que ça ne m’étonnerais pas.

Pourtant il n’en est rien, je suis bien un peintre professionnel, je n’aime pas l’appellation «  artiste professionnel » elle me semble superfétatoire et quand je dis cela ce n’est pas de la fausse modestie.

Bien sur ce pourrait n’être qu’un statut juridique,  alors disons Artiste libre si tu le veux bien je préfère.

Libre parce que je n’ai pas envie d’être mis dans une case, libre parce que je suis mon propre entrepreneur, exploitant, salarié.

Libre parce que j’use du ton qui me plaît sans crainte  pour m’adresser à toi et te parler sans ruse ni artifice excessifs de moi, de mon travail et de la relation que je désire tisser avec toi.

Libre parce que j’ai le pouvoir de considérer le fruit de mon travail comme un produit que je suis en mesure de te vendre mais pas n’importe comment et si possible pas à n’importe qui.

Libre parce que j’ai le pouvoir de décider de ne pas avoir envie de te vendre un tableau si ta figure ou ton intention ne me revient pas.

Libre parce que je me fous complètement de ce que tu considères de mon œuvre car tout comme tu ne me connais pas, je ne te connais pas non plus finalement.

En fait toi et moi nous sommes là par hasard dans ce texte que j’ai écris et toi qui me lit.

Cependant que je suis persuadé qu’il n’y a pas de hasard. Si tu t’es arrêté sur l’un de mes tableaux c’est qu’il y a une raison. Peut être regarderas tu la légende pour recueillir un peu plus d’infos et je sais et je m’y attelle mais tous mes tableaux ne sont pas légendés d’une histoire, tu seras déçu de ne trouver parfois que les dimensions, la technique et le prix …Ce vide tu pourrais en profiter et m’adresser un court message par exemple prétextant vouloir «  plus d’information » ce serait une excellente entrée en matière. Par contre évite s’il te plait les « c’est trop beau, ton œuvre est magistrale, je suis pâmé(e) devant tel tableau… ça n’apporte rien, et je renonce à répondre désormais à ce genre de message.

Maintenant venons en au fait, à cette biographie puisque après tout c’est mon titre auquel je renonce et la raison de ta lecture.

Toute biographie est un double mensonge. Le premier vient de celui qui la rédige car elle est forcément formatée pour « plaire » ou pour être « convenable »  et le second mensonge c’est celui que tu te fabriqueras en la lisant. Car dans l’interligne tu pourras imaginer tout un tas d’histoires.

Dans le fond qu’est ce qui t’intéresse dans cet acte de lire ma biographie ? Savoir quelle école j’ai pu faire te rassurerait il plus que d’apprendre que je n’en ai fait aucune ? Savoir si j’en ai bavé pour parvenir à maîtriser mon art ? Oui j’en ai bavé mais pas à cause de l’art à cause de moi seulement pour en finir avec tout un tas de mensonges que je m’étais fait concernant cet art justement et qui n’était qu’un miroir de moi-même.

Savoir qui je suis quel est mon parcours est facilement accessible car je passe un temps important à créer du contenu sur les réseaux sociaux, tu trouveras tout un tas d’émissions sur youtube, sur Souncloud, dans lesquelles je prends le temps de raconter mon rapport à la vérité, à l’art, et à bien d’autres choses encore. Sans doute aurais tu aimé avoir un résumé, un pitch, un teaser juste histoire de te demander si ça vaut la peine d’aller voir et écouter… oui je pourrais faire de moi un produit que je vanterais car après tout c’est bien cela qui te fera acheter c’est cette histoire de marque.

Tu ne sais pas encore si je suis du Nike ou du chinois et ça m’amuse de t’imaginer en train d’essayer de me caser. Car bien sur que c’est ce que tu vas encore essayer de faire malgré ce que je t’ai dit plus haut.

Tu veux que je te dise la marque aussi est un double mensonge pour les mêmes raisons que la biographie en est aussi un. Alors je vais te poser une question qui me ronge depuis bien des années :

As-tu besoin vraiment de mensonges pour vivre ? As-tu vraiment besoin de mensonges pour regarder mes tableaux ? As-tu vraiment besoin de mensonges pour m’aider à continuer à peindre ?

Car pour moi vendre mes tableaux ce n’est juste que ça c’est avoir la possibilité de continuer à peindre, à écrire, à travailler et vraiment rien de plus. Je me fiche de la gloire, de la célébrité, pas tout à fait encore de la reconnaissance mais je t’assure que j’y travaille d’arrache pied … Non j’ai perdu des illusions et je me sens léger vraiment et je n’ai plus que mon travail vraiment comme raison d’être comme raison de vivre. J’ai 60 ans bientôt je n’ai plus d’illusions comme jadis et c’est un vrai soulagement car je me sens vraiment libre. Alors m’acheter une toile c’est pas loin d’être comme une obole que tu ferais à Diogène. Celui qui passa sa vie à chercher un « indifférent » Celui qui a dit au grand Alexandre, pousse toi tu me caches le soleil…

Je pourrais facilement adopter un autre point de vue et indiquer des prix exorbitants sur mes œuvres, en plus je suis sur que je finirais par en vendre ainsi car tu es tellement bête parfois qu’il suffit de t’indiquer la lune du doigt pour que tu penses pouvoir acquérir ce dernier. Mais alors je ne m’adresserais qu’aux riches de ce monde et ça ne me conviendrait pas non plus. Mon art s’adresse à tout le monde et c’est la raison pour laquelle je reste dans des prix abordables. Il peut arriver que quelqu’un fasse le sacrifice de deux ou trois restaurants pour m’acheter une toile et c’est le genre de chose qui m’émeut jusqu’aux larmes tu comprends. Mon acheteur idéal regarde à la dépense et fait un effort pour apprendre à patienter, il a du tempérament cet ancien mot pour le crédit.  Bien sur que si tu es à l’aise et que tu m’achètes un tableau je ne refuserai pas de te le vendre, sur internet comment savoir que tu n’es pas un crétin … c’est un risque à prendre.

Je pourrais encore te dire que sur chacune de mes toiles je ne mets pas que de la peinture, que c’est un peu de mon âme que j’inscris à chaque coup de pinceaux, chaque tableau est un combat et toujours une défaite comment voudrais tu que je peigne autrement ? Une seule victoire et c’en serait terminé de la peinture comprends tu ? Une seule victoire et je poserais les pinceaux je passerais à autre chose, peut-être le piano tiens pourquoi pas ?  Non je vais t’avouer encore ça aller, tous mes tableaux ne sont que des défaites. Je ne parle pas de la démarche plastique, je parle de quelque chose de bien plus profond désormais … quelque chose qui se passe entre toi et moi mais sans toi ni moi … ce n’est pas facile à comprendre je sais dans un monde ou l’avoir est plus important que l’être.

Combien peut valoir mon âme alors ? demande toi un peu quand tu trouves mes prix trop chers ou pas assez. Combien es tu capable de rémunérer la séparation ? si tu savais que cette séparation c’est aussi la tienne , tu me donnerais tout ce que tu as , si tu le comprenais vraiment …mais je n’en demanderai jamais tant ne t’inquiète pas.

Nous voici dans ce monde ou le christ lui-même aurait besoin d’un service de marketing en ligne pour promouvoir sa bonne parole … alors un artiste je te raconte pas. Voilà je pense que je t’en ai dit déjà pas mal pour solliciter ton attention. Tu feras bien ce que tu voudras ensuite j’ai fait ma part du chemin comme d’habitude, mes tableaux sont aussi comme ça je te laisse une partie inachevée à chaque fois pour que tu puisses combler les manques, ce sont nos manques communs et nous nous tenons toi l’acheteur et moi le peintre sur cette frontière fragile entre l’inachevé et l’irréversible.


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Vivre de son art

Exil des Dieux
Exil des Dieux

Dans les périodes difficiles il est nécessaire de réfléchir à ce dont on a vraiment besoin pour vivre. Tant d’éléments perturbateurs ne sont autour de soi que pour nous distraire, mais de quoi ?

La distraction est un mot d’ordre, une sorte d’hypnose collective qui enrichit certains pendant qu’elle en appauvrit d’autres.

De quoi voulons nous tant nous distraire ? Cette question ressassée mille fois n’a que peu de réponses. Et si c’était   l’échec et  la mort et toutes leurs variantes.

De l’échec car dans ce monde ou seule la réussite prime celui ci est devenu incompréhensible. Et pourtant ceux qui réussissent sont ceux qui ont eu le plus d’échecs, on évite de trop y penser.

Il serait intéressant de réhabiliter la notion d’échec dans tous les domaines de notre vie, et ceux qui exercent une activité artistique soutenue devrait l’accueillir en ami plus qu’en ennemi.

De la mort car nous pensons qu’elle est la fin de tout, c’est une insulte larvée à notre intelligence qui nous annule, nous biffe, nous raye de la carte de l’existant vers un je ne sais quel néant .

Ces deux choses dont on veut à tout prix nous distraire, il devrait exister des écoles nouvelles ou elles seraient inscrites dés le plus jeune age dans les programmes.

Oui nous échouons et oui nous mourrons. Regarder la télé ou s’enfiler des litres de bières ne changera rien à cela.

Alors comment aborder notre vie une fois cette chose établie ?

De quoi ai je besoin pour vivre ? mais vraiment ?

En tant que peintre j’ai besoin de matériel pour peindre et donc d’un peu d’argent pour l’acheter. Il me faut me loger et me nourrir ensuite afin de ne pas me prendre la tête et de pouvoir continuer à peindre. donc de montrer mon travail régulièrement et tenter de vendre mes tableaux.

Il y a des périodes plus fastes que d’autres mais elles sont rares évidemment; Car acheter un tableau ce n’est pas une distraction. C’est acheter un morceau d’âme et l’emporter avec soi.

Bien sur au début on se dit c’est super j’ai vendu un tableau . Les premiers ne sont pas chers ni pour l’acheteur ni pour le peintre.

Au fur et mesure du temps le peintre produit de plus en plus d’œuvres qui ne sont pas toujours vendues, mais c’est bien son âme qui s’étale de toile en toile , il parait qu’elle est infinie l’âme, mais pas le peintre .

De la mort avant l’accomplissement de je ne sais quelle tâche à mener à bien.

Mais il n’y a rien à mettre après la mort si ce n’est encore de la distraction.

César Pavese a écrit « la mort viendra et elle aura tes yeux,  »  je pense que s’il avait vieilli un peu plus il aurait sans doute supprimé le « elle aura tes yeux. »

De quoi ai je besoin pour vivre ?

De lucidité pensais je à 20 ans , de naïveté pensais je à 40 ans .. de presque rien est l’étape d’aujourd’hui.

Le renoncement qui est une des variantes de la mort devrait également être considéré comme une grâce qui comme tout le monde ne le sait pas ne se cherche pas mais nous tombe dessus comme l’ennui.

Juste un peu de temps, de la tranquillité, et de l’envie autant dire le plus luxueux rien que cela.