Pousser, pulser,scander,psalmodier.

C’est par le rythme que toute chose naît, meurt, se transforme.

On parle du rythme des saisons, des marées, du rythme cardiaque.

Dès que nous nous apparaissons dans le ventre maternel nous faisons connaissance avec le rythme d’un cœur à la fois réel et symbolique.

Une fois que nous traversons l’utérus, que nous découvrons le monde , les premières berceuses nous rappellent en nous rassurant le rythme cardiaque de la mère lorsqu’elle est au repos.

Et c’est en se lovant dans cette quiétude maternelle que l’enfant accédera au sommeil.

C’est par le choc répétitif, répété de deux cailloux que l’être humain s’est rapproché de la musique comme de la fabrication d’outil.

On peut imaginer sans difficulté que leurs premières réalisations de pointes de lances et de flèches se soient effectuées en rythme, en groupe et peut-être même en psalmodiant.

Le rythme c’est l’invention du temps, et ensuite vient l’ attention portée à l’utilisation de ce temps.

La pulsation a servi sans doute à structurer le tout premier langage semblable à un rap moderne. Leroi-Gourhan, paléontologue spécialiste de la préhistoire interprète ainsi de nombreuses tablettes gravées de signes parallèles et équidistant comme autant de partitions, de supports rythmiques servant à la scansion.

Il y a dans cette répétition, dans ce rythme un phénomène étrange que les premiers hommes ne peuvent ignorer et qu’ils recherchent : la transe.

C’est cet état de transe qui leur permet d’imaginer les esprits qui les entourent.

En imagination ils accompagnent ainsi les mammouths, le bison et les tigres à dent de sabre.

Ils acquièrent le pouvoir de s’extraire de leur corps par la transe et l’imaginaire.

D’une certaine façon la musique, le rythme, la fabrication des outils s’effectue sans frontière véritable avec l’imaginaire.

Chez les Aborigènes d’Australie il est question du Dream time, d’un temps qui préexiste depuis toujours à tous les autres temps et dans leur art il est toujours possible d’apercevoir cette continuité comme l’origine de la répétition, de la pulsation de la scansion.

Dans notre monde moderne nous pouvons éprouver à la fois de la nostalgie ou de l’indifférence pour ces périodes reculées de l’histoire humaine mais le fait est que toute notre civilisation, si moderne que nous pensions qu’elle est est toujours basée sur les mêmes phénomènes de rythme et de répétitions.

Les « cadences » de productions cependant ont été détournées de leur fonction premières qui servait à la cohérence du groupe humain, elles ne sont plus fondées que sur des impératifs de profit.

Cependant pour avoir moi-même travaillé à la chaîne, ou dans d’autres activités où le geste répétitif était un fondement, dans quelques emplois que j’ai occupés, il m’a toujours été facile de renouer avec cette notion de « transe ».

En pénétrant dans le rythme, en l’accompagnant, en le vivant et ce dans des métiers parfois extrêmement pauvres en intérêt, j’ai pu expérimenter cette transe.

Mon corps physique était à l’oeuvre mais mon esprit voyageait.

J’ai toujours eu cette chance inouïe de considérer que tout ce que je traversais m’apprenait quelque chose, que ce soit de bonnes, de mauvaises, d’intéressantes ou d’inintéressantes choses.

Intuitivement je n’ai jamais accordé d’importance particulière à mon jugement.

Ces événements, ces taches, ces êtres que je rencontrais m’étaient présentés un peu comme sur l’écran d’un cinéma .

Je les traversais en les étudiant comme un chasseur, un chaman si tu veux avec une sorte de recul permanent et une non intervention sur les choix de mon mental.

J’ai laissé tout ce qui est humain en moi se développer en l’observant à bonne distance sans vraiment prendre partie.

Bien sur cela n’empêche pas d’éprouver des sentiments d’éprouver de la souffrance comme de la joie, mais quelque chose au delà de toutes ces choses ne perd pas le fil.

J’ai cru pendant des années que j’étais un monstre, un homme sans cœur vraiment, une sorte de névrosé ou de psychotique victime d’une maladie mentale mais il n’en est rien.

Désormais je sais que c’était le chemin que j’avais à suivre. Parfois il m’était facile de le suivre, d’autre fois moins.

Dans les petits contes japonais qui traitent du zen il est aussi question de cette pulsation, du rythme et surtout de la syncope.

Dans le solfège rythmique, on appelle syncope une note attaquée sur un temps faible et prolongée sur le temps suivant. … On parle alors de syncope d’harmonie. Cet effet est contraire aux lois esthétiques de l’harmonie classique. Les motifs syncopés sont très présents dans la musique funk et jazz.

Dans tout une série de ces petits récits la syncope était généralement une rupture dans la suite logique des événements et menait alors à une sensation bizarre de perte de repères.

L’esprit rationnel s’attend à ce que la logique soit partout, et quand il ne la voit pas soit il se détourne soit il s »effraie, soit il refuse.

En continuant l’étude de ces récits sur le zen ce fut comme une passerelle que j’ai découvert entre l’esprit rationnel et un esprit plus vaste si je puis dire. en tous cas l’esprit rationnel ne fut plus qu’une petite partie de l’esprit dans son ensemble.

La vie a donc placé sur ma route les jobs à la chaîne mais aussi les contes Zen…et tant d’autres choses encore que je ne peux me résoudre jamais a me déprimer trop longtemps.

Il y a je le crois une intention conjointe entre l’existence et une partie de moi que je ne connaissais pas encore avant d’atteindre un age respectable ces derniers jours.

Etre chaman parait complètement loufoque, à première vue, parler de cela à nos proches n’est pas possible ils nous rient au nez tout simplement. Ils ne peuvent pas le croire.

Ils nous ont enveloppé dans une telle habitude de familiarité que cela leur demande vraiment trop d’efforts pour la quitter.

Je suppose que c’est pourquoi beaucoup de contes de fées font référence à un héros qui s’en va découvrir le « vaste monde », parce que ce vaste monde se trouve à quelques microns de toute familiarité tout simplement.

Il y a sans doute bien des points communs entre la psychanalyse et le chamanisme.

Cela va surement faire dresser les cheveux sur les têtes de bien de mes amis psychologues et psychanalystes.

Mais dans le fond quelle est la base de l’activité principale que nous exerçons sinon l’observation des rythmes ? des phénomènes de répétition. Là où nous divergeons est seulement dans l’interprétation de ceux-ci.

Si le psychanalyste se réfère à une grille de lecture établie le chaman se réfère à une autre cependant que les deux tentent de comprendre la même chose, le dérèglement d’un esprit.

Désormais il faut compter sur la neuroscience qui à coup de diagnostiques et de pilules pense pouvoir résoudre les dysfonctionnements mentaux. Ce n’est pas plus absurde que plus rationnel, c’est juste une autre grille de lecture.

Ce que je voudrais dire c’est que toutes nos interprétations ne sont basées que sur ces différentes grilles de lecture. Elles sont la plupart du temps issue de la pensée, du mental, de la réflexion provoquées par la répétition, la scansion du trouble. Si on aiguisait plus l’ouïe et notre sens musical, si on pénétrait dans la transe que provoque ces rythmes on rejoindrait les frontières de l’esprit qui les émet, on rejoindrait la source et non les symptômes.

Ce qui diffère entre un enseignement chamanique et un enseignement psychanalytique n’est pas grand chose dans le fond.

Ce que les uns appellent « la cure » et ce que d’autre nomment « l’initiation  » n’est séparé que par une très fine cloison.

Le point commun entre la cure et l’initiation chamanique c’est aussi sa durée et son coût.

Sans parler d’argent seulement les deux coûtent extrêmement chers et demandent des sacrifices.

C’est dans la répétition que s’effectuent ces deux actions et dans l’écho prolongé que chaque séance, chaque obstacle rencontré, chaque dénouement apparent provoque comme autant de nouvelles perspectives.

Il faut être courageux certes pour s’engager dans une voie comme dans l’autre, mais au delà de ce courage il est nécessaire d’accepter cette transe provoquée par le répétition du même sous ses différentes formes jusqu’à atteindre à l’essentiel c’est à dire non pas le rire comme bon nombre de personnes veulent le faire croire désormais, mais le sourire bien plus précieux et profitable à toute la communauté.

Pour résumer si la répétition, le rythme ne mène pas à la grâce d’un sourire je ne vois pas du tout à quoi ils peuvent servir véritablement, ce ne serait juste alors que du bruit pour pas grand chose.

Sortir de la répétition.

Face aux événements nous avons la possibilité de choisir nos réactions.

Dans l’immédiateté cela ne semble pas évident, mais nous avons le choix tout de même d’adopter un comportement formaté par l’habitude, par la morale du moment, par le politiquement correct, par la répétition . Nous nous éloignons ainsi de nous même bien souvent en tentant ou pas de nous extraire du couple  » plaisir-douleur ».

Mais le plus souvent ce couple « plaisir-douleur » remporte la mise sans que nous en soyons conscients et les conséquences de cette abdication fondent ce que nous nommons « la répétition ». Nous nous empêtrons dans cette répétition plus ou moins consciemment et lorsque nous nous en rendons compte il est nécessaire alors d’effectuer de véritables efforts pour reconstruire de nouvelles habitudes de pensée ou de réaction.

En art pourtant cette notion de répétition semble être le gage premier de la valeur, de l’authenticité d’un artiste. Le public est habitué à reconnaître ceux ci par la re-présentation d’un travail qu’on lui a déjà présenté , qu’il reconnait, et qui ainsi semble lui devenir familier.

C’est, on pourrait le penser que la répétition pour un peintre, pour un sculpteur ou tout autre artiste est le lieu de la » focalisation » pour ne pas dire de l’obsession et qu’ainsi ceux ci lutteraient contre le penchant naturel de tout créatif qu’est « la dispersion ».

Car la dispersion n’a pas pour vocation de présenter un visage familier et rassurant , la dispersion provoque une sensation double de merveilleux et d’effroi.

Celle ci alors serait assimilée au désordre, au chaos, et paraîtrait contraire à toutes les notions d’harmonie que nous avons apprises depuis notre plus jeune age.

Possible que ce besoin de focaliser son énergie, sa pensée, sa créativité alors soit assez proche de ce qui peut se passer en thérapie analytique. A force de ressasser un événement et de se le représenter on devient de plus en plus  » lucide » quant à son impact sur notre psyché, sur notre vie et que l’on puisse alors retourner la médaille pour en examiner chacune des faces.

Réinterpréter l’événement de façons multiples vaudrait il autant que de le réinterpréter de la même façon ? En fait ce qui change ce n’est pas l’événement, mais juste la façon dont nous y faisons face.

Comme la philosophie invente ses propres catégorie pour exister, le peintre invente aussi ses thématiques afin que sa peinture puisse trouver sens car cette nécessité de sens est aussi ce qui communément sert à distinguer le dilettante de l’artiste soi disant « authentique ».

Ceci est la vision habituelle des choses vue par un ensemble de règles communément acquises ou apprises.

Nous retrouvons encore le couple « plaisir douleur » projeté à une altitude différente sans doute mais c’est toujours de la même chose dont on parle quand on évoque le dilettantisme face au sérieux à l’authentique du chaos et de l’ordre , du gâchis et de l’utile.

Cependant force est de constater que plus on veut se rendre vers l’utile plus l’inutile s’acharne, plus on veut se rendre vers l’ordre, plus le désordre s’installe. Plus on veut être saint plus le démon s’amène pour nous tenter.

Du moins tant que nous n’avons pas posé sur ces définitions de l’ordre et du désordre, de la beauté et la laideur, du bien et du mal des notions qui nous soient véritablement personnelles, expérimentées et qui ne soient plus des « clichés ».

Alors seulement le véritable travail pourrait commencer non pas dans l’acceptation ou le rejet de la répétition non plus que dans le plaisir et la douleur entremêlées, mais dans une joie et une sérénité qui se tiennent sur l’autre rive bien au delà de tous les océans de la naïveté.

La répétition

La répétition huile sur toile Patrick Blanchon 2019

J’ai connu la répétition du matin lorsque le réveil sonne et que le corps secoué par celui ci se met en branle, saute du lit, se déplie, s’étire, baille et se dirige vers les toilettes.. toujours les toilettes en premier pendant des années .. puis la main saisit le pot machinalement, mouvement vers l’évier de la cuisine, remplissage du contenant d’eau pour le verser dans le réservoir de la cafetière. La main encore tâtonne un peu pendant qu’on guette l’heure à la pendule murale et découvre le pot à café .. un filtre arrive par miracle dans le bon lieu au bon moment, la boite est secouée légèrement, le café sait ou il doit s’arrêter dans le filtre grâce à l’habitude acquise par l’œil , et il n’y plus que l’opération d’allumage à déléguer au doigt, chez moi c’est le pouce qui décide.

Le café et bien sur la clope.. Sans cela je me dis que je ne peux pas démarrer ma journée, c’est cela l’habitude, la répétition. Se dire toujours les mêmes choses pour tenter de se reconstituer chaque matin avec une peur tout de même, celle qui justement ne permet pas de déroger à la règle, au rituel.

Les jours ou je n’ai pas prévu de réapprovisionner le pot de café.. ou bien quand je secoue mon paquet et qu’aucune cigarette ne glisse, sont des jours qui commencent très mal. Cela aussi c’est une habitude de se dire les choses c’est une sorte de plan B quand le plan A ne fonctionne pas.

Que viendrait ajouter de plus la surprise sinon un agacement premier d’être excentré ? Encore que cela dépende de la surprise, mais avec le temps on finit par considérer les surprises pour ce qu’elles sont.. de simples dérangements et pas autre chose.

Mon père pourtant me l’avais bien dit .. évite de venir à la maison par surprise.. préviens moi avant, juste un coup de fil et ça ira..

J’avais trouvé cela bizarre mais j’avais fini par admettre que depuis la mort de ma mère, mon père s’était bardé d’habitudes et que ne pas réaliser une seule tâche qu’il s’était fixée revêtait pour lui une véritable catastrophe.

Le mot catastrophe peut paraître exagéré mais il n’en est rien ..loupait il un épisode d’une de ses séries préférées à cause d’un coup de téléphone impromptu, il perdait le fil de sa journée et comme des dominos tout ce qu’il avait prévu devenait caduque complètement irréalisable. Alors il refermait les volets roulants de sa chambre, prenait son livre de chevet et rien n’aurait pu l’extraire de sa lecture entrecoupée de sommes plus ou moins longs ..il avait jeté l’éponge pour cette journée particulière.

Le lendemain était un jour nouveau et il revenait à son plan A , donner à manger au chien, nettoyer la cuisine de fond en comble, sortir acheter de quoi cuisiner pour la journée et partir en foret avec le chien pour marcher pendant 1 heure.

Il a fait ça pendant des années et quand je lui posais la question au téléphone tu ne t’ennuies pas ça va ? il me disait non tout va bien. Et je raccrochais avec le sentiment du devoir accompli et lui d’être débarrassé d’un gêneur.

Depuis qu’il est décédé j’ai compris que la répétition ne s’achevait réellement qu’avec la mort .. tant qu’on est pas en train de manger les pissenlits par la racine on peut répéter tout un tas de conneries ou de bonnes choses et rien que pour ça c’est quand même chouette la vie.