La bonne fréquence

Rouge et vert acrylique sur papier format A4 Patrick Blanchon

Peindre est toujours un voyage dans l’inconnu. Sur la feuille de papier de format modeste, j’étale des lavis de brou de noix en écoutant de la musique tandis qu’au dehors la pluie tambourine sur la verrière de l’atelier.

Je n’ai pas d’idée préalable, juste cette envie de peindre et de commencer avec presque rien juste pour voir où les événements, les accidents, me mèneront.

J’ai bien sur encore à l’esprit cette volonté d’égarement qui ne me lâche pas, elle se sera encore renforcée ces derniers mois après toutes ces tentatives avortées de chercher un sens en amont à ma peinture.

Cette entrave j’ai fini par la considérer utile et j’ai aussi renoncé à m’en culpabiliser. J’en suis presque parvenu à me dire qu’il fallait que je passe par là, par cette obsession du sens pour parvenir à la limite de l’épuisement.

Curieusement cette limite correspond à la limite de l’année, bientôt nous passerons la frontière de 2020, un nouveau monde s’ouvre comme à chaque fois.

Dans cet interstice qui permet à la fois de regarder des deux cotés la figure de Janus prend tout son sens.

Je mesure tous les efforts de 2019 et j’entrevois l’abandon probable comme seule piste valable de 2020.

Abandonner comme jeter du lest et se désentraver sans remord ni regret.

Mais je ne tomberai pas dans le piège des fameuses « bonnes résolutions ».

Non je préfère plutôt me dire après tant de tempêtes, de naufrages, d’errances vaines, que je suis aguerri au mauvais temps, que j’ai appris à faire avec et qu’il ne peut me déranger plus désormais qu’il ne l’a déjà fait.

Ce que j’abandonne ce sont mes dernières résistances, celles qui m’empêchaient encore hier à obtenir une pleine confiance dans le peintre que je suis.

J’abandonne sans doute aussi les frontières du mental tout en les remerciant de m’avoir tant aidé par la fatigue, l’éreintement dans lequel je me suis enfermé par peur d’accepter cette évidence d’être peintre.

Le rouge s’est tout de suite imposé après le brou de noix. Une envie de saturation proche de l’idée de surdité. J’ai posé couches sur couches dans l’attente de la fréquence exacte qui déclencherait l’émotion. Pour la sublimer, lui servir d’écrin la complémentaire verte la borde presque noire par endroit.

Une fois le tableau sec je l’ai regardé dans tous les sens pour voir dans quelle orientation un sens pourrait éventuellement faire écho à la fréquence et à l’émotion.

C’est à la verticale qu’il me parle le plus. Etrangement j’y vois une façade rouge dans la nuit presque noire avec une petite porte noire tout en bas.

C’est par cette petite porte noire dans mon enfance que je fuyais le monde en me réfugiant tout au fond des combles de la maison près d’un trou qui communiquait avec la cave.

J’étais capable de rester là durant des heures, à ne penser à rien, recroquevillé sur moi-même à écouter battre simplement le cœur du monde à la fois effrayé et paisible, tiraillé gentiment entre ces deux manières d’interpréter les choses.

Si j’étais un artiste…

« Un gentleman c’est quelqu’un qui sait jouer de la cornemuse
mais qui ne le montre pas. »

Si j’étais un artiste véritable, je crois que je ne me poserais pas tant de questions.

Je ne perdrais pas de temps, du moins je ne me disperserais pas.

Je me lèverais chaque matin pour rejoindre l’atelier et je peindrais du matin au soir une bonne partie de la semaine car il ne faut pas perdre de vue qu’il s’agit d’un boulot comme un autre avec des contraintes également.

Pour moi aujourd’hui les contraintes sont surtout dans les domaines de l’administratif et de la  communication.

Je perds  beaucoup de temps à résoudre tous les problèmes dans ces deux secteurs. Et encore, j’ai un comptable et mon épouse m’aide concernant la communication cependant ,  je perds encore beaucoup trop de temps à mon gout.

Il y a aussi le fait que je partage mon atelier une partie de la semaine avec les élèves qui viennent prendre des cours. Je dois les accueillir dans un environnement « neutre », agréable tout du moins et pour cela je dois à chaque fois reconfigurer à la fois mon lieu de travail comme ma tête pour changer d’univers.

Si j’étais un artiste véritable je n’aurais pas cette nécessité de m’accrocher encore à cette sécurité financière que m’offrent les élèves qui viennent à mes cours. Je crois même que j’abandonnerais aussi  la place de professeur que j’occupe depuis maintenant 2 ans dans une MJC de la banlieue Lyonnaise.

Le seul genre d’intervention que je conserverais serait des ateliers pour jeunes enfants je crois car j’y apprends énormément sur la spontanéité. C’est assez égoïste de dire ça mais c’est pourtant la vérité.

J’adore enseigner mais je crois qu’il faudrait vraiment abandonner ce plaisir aussi pour devenir cet artiste que j’imagine. Oui je réduirais au minimum la voilure pour  me consacrer essentiellement  à mon art, à la peinture.

Je ne perdrais pas non plus tout ce temps à exposer dans des lieux qui ne sont pas adaptées, pas de mairie, pas de MJC, pas de restaurant, pas de locaux qui ne sont que des loueurs de cimaises, pas de salon professionnels non plus qui en plus d’être coûteux ne drainent plus guère désormais qu’un public se rapprochant plus de celui des supermarchés ou des foires qu’un public de véritables collectionneurs.

Si j’étais un artiste véritable sans doute me contenterais je désormais de montrer mon travail sur les réseaux sociaux.

Ce serait amplement suffisant même pour vendre mes tableaux et ainsi gagner ma vie.

Si j’étais un artiste véritable je n’aurais cure de devenir riche, je m’en ficherais bien car ce qui m’intéresserait ce serait de créer de nouvelles œuvres en toute liberté et en toute sérénité.

En fait ma définition d’un artiste véritable n’est pas tellement éloignée de ce que je vis en ce moment.

Mais le terme d’artiste est tellement galvaudé  et puis on imagine souvent des « stars » qui occupent le haut du pavé que ce mot d’artiste dans le fond finit par devenir péjoratif.

Dans le fond je vois beaucoup d’artistes autour de moi qui s’ignorent comme je m’obstine à vouloir m’ignorer dans cette définition tout simplement pour ne pas m’égarer, me distraire encore plus que je ne le suis. Pour rester simple malgré toutes les apparences je préfère toujours dire peintre plutôt qu’artiste.

Et d’un autre coté si j’étais cet artiste dont je parle il me manquerait tout de même quelque chose, c’est la liberté de m’égarer dans un tas de projets perpétuellement, qui m’évitent de sombrer dans l’ennui ou la monotonie. J’ai toujours plus ou moins besoin d’avoir quelque chose de nouveau sur le feu qui me fera vibrer à une certaine fréquence.

Par exemple j’ai renoué avec l’écriture après plus de 10 ans et cela me chagrinerait de ne pas poursuivre un peu plus en profondeur. c’est aussi une façon de retrouver une cohérence avec ma vie d’hier ou je ne pensais qu’à l’écriture comme je le fais pour la peinture désormais.

Mon grand problème je crois c’est que je ne sais pas bien gérer mon désir et mon temps dans le fond. Je suis capable de m’enfouir des heures durant dans la réalisation d’une toile, ou de rédiger des textes parce que je crois profondément que je pourrais à chaque instant mourir, alors je travaille dans cette sorte d’urgence depuis des années.

Il serait trop facile pour moi d’avoir la foi dans une durée indéterminée et faire quelque chose un peu chaque jour . Non il y a aussi de nombreuses journées où je ne fais rien du tout d’autre qu’enseigner et ou cela me fatigue complètement parce que je donne énormément  de façon entière et je suis vidé à la fin de la journée.

Quand je lis la plupart des définitions du mot artiste elles ne me conviennent jamais vraiment. Pour beaucoup de personnes il suffirait de s’exprimer sur une toile, d’exprimer ses « émotions » c’est une vision simpliste évidemment et je comprends qu’à ce compte là bien des personnes puis s’imaginer artistes

Mais un artiste, en peinture puisque c’est ce que je connais le mieux, c’est avant tout quelqu’un qui propose une relecture du monde qui peut évidemment proposer une émotion mais pas seulement, il me semble qu’il faille aussi ajouter  du sens un tant soit peu à cette émotion.

Et puis on n’est pas artiste sans la durée, sans l’endurance aussi, sans cette ténacité à vouloir creuser son sillon tout au long des années et ce quelque soit le succès ou l’échec que l’on rencontre.

Pour parler de l’artiste en peinture il faut aussi parler de l’oeuvre, et l’oeuvre ce n’est pas un, pas 10 pas 100 tableaux , c’est bien au delà de la notion de nombre ce serait plus en terme de respiration qu’il faudrait compter.

Combien de respirations  encore pour devenir l’artiste dont tu rêves ? Et encore là non plus ce n’est toujours pas le nombre c’est  plus à mon avis

« comment respire tu enfin de la plus juste façon pour  que tout s’écoule sans encombre de ta tête de ton cœur et  de tes tripes  vers la toile ? »

Le sens

Carte des constellations

Ce qu’il faut comprendre, apprendre et réapprendre dans ce monde de plus en plus absurde, c’est la notion de « sens ». Le sens n’est pas unique, le sens n’est pas ce que les autres veulent comme sens pour toi. Le sens se cultive.

Il y a des saisons pour le faire naître en soi et cela passe souvent par la jachère, par l’abandon des terres, par le froid qui gèle au plus profond les cœurs, mais il y a toujours un printemps.

Et un renouveau des sens qu’ils soient physiques ou psychiques peu importe tout cela a du sens

.Parfois on est bien loin de comprendre tout cela et cela fait partie du sens aussi, perdre le sens , perdre le nord, perdre pied tout cela est pareil. Pour que les arbres donnent de beaux fruits ils ne le font jamais mieux qu’après avoir connu les jours les plus glacials, quand leur sève se durcit comme de la pierre.

Les arbres deviennent pierre et transmettent ce qu’aucune pierre ne peut faire sans les arbres. La pierre délègue à l’arbre de produire des fruits, dans la pomme dans le raisin, dans la prune il y a à la fois un gout de silex et une lueur d’étoile.

Toutes ces choses sont là , elles ont un sens depuis toujours, elles ne sont pas là « pour rien » alors ce monde que nous vivons aujourd’hui ne participe t’il pas comme nous aussi à cette quête de sens, ces retrouvailles que nous recherchons confusément en nous perdant dans le superficiel crée par des ignorants animés par des buts égoïstes et superficiels tout autant.

Il n’y a pas un seul sens il y en a autant qu’il y a d’étoiles, de fourmis, d’êtres humains et il suffit d’ouvrir les yeux la nuit en levant la tête pour s’apercevoir que c’est toutes ces conjonctions, ces constellations ensemble qui serrent notre cœur, qui se souvient et qui nous installe dans cet entre deux entre en rire ou en pleurer.

Et vois tu une chose incroyable c’est que lorsque tu trouves ton sens, ton sens à toi, il finit par rejoindre tous les sens exactement comme il le fallait, comme il en a toujours été, comme il en sera toujours ainsi.

La musique

C’est tardivement que je me suis intéressé vraiment au sens des mots, tant je n’arrivais pas à extraire mon discernement de la musique harmonieuse ou dissonante et des voix qui les prononçaient. Et si je me suis intéressé à la musique c’est bien plus par son étrangeté, ses propriétés plastiques et la forme que prenait mon émotion surprise par celle-ci qui m’attiraient vers elle.

Je ne peux pas dire que je sois vraiment un mélomane. Mon apprentissage de la musique pour ce que j’en garde comme souvenir fut rébarbatif et les cours de solfège que l’on m’a obligé à subir dans les divers degrés de mon éducation scolaire n’ont pas franchement amélioré mes capacités de musicien.

J’ai eu un mal de chien à l’adolescence à étudier la guitare et c’est à l’oreille finalement que j’ai finit par apprendre quelques morceaux, à l’oreille et par cœur à la façon des poésies que je ne cessais de réciter pour les faire pénétrer dans ma mémoire par le son plus que par le sens.

Mon père qui ne devait guère être plus mélomane que ça acheta un jour un énorme appareil enregistreur à bandes de marque allemande, gage de qualité. Je ne sais comment il avait pu enregistrer ainsi à la queue leu leu une grande quantité de morceaux de musique classique, et aussi de jazz.

Le week-end quand il était à peu près de bonne humeur, il appuyait sur un bouton de l’appareil et durant toute la journée celui ci débitait pèle mêle tous les morceaux enregistrés sans que nous n’ayons la moindre information quant au titre ni à l’auteur de chacun de ces morceaux.

Il s’ensuivit que j’ai longtemps considéré la musique comme une sorte de chaos insensé soutenu cependant par de longs instants d’harmonie. L’insensé et l’harmonie mélangés ainsi en tâche de fond ressemble d’ailleurs en tous points au couple que forment mes parents à cette époque.

Les querelles pour un oui ou pour un non ne cessent jamais. Mais en même temps ils restent soudés irrémédiablement tout à fait comme ces énormes rondelles que je vois tourner en sens inverse l’une de l’autre sur l’appareil qui diffuse inlassablement sa musique.

Il n’y a pas de sens à la musique voici quelque chose de convenu de bonne heure. et puis il y a plusieurs façons de l’écouter. On peut écouter de la musique sans y prêter attention vraiment et alors elle sert à remplir le silence de la maison. Ou alors on peut s’asseoir avec l’intention de l’écouter vraiment ce qui est plus rare parce qu’il faut prendre le temps de le faire.

Ce temps qu’il faut s’accorder pour écouter ce ne fut jamais devant l’appareil de mon père que je le pris.

C’est en allant me perdre dans la foret ou au bord de la rivière ou encore dans les champs. C’est là que j’ai commencé vraiment à écouter la musique je crois, une musique qui pour moi avait des propriétés hautement apaisantes et sensées en même temps.

Durant l’adolescence le rock and roll ne m’inspirait pas du tout et je comprenais par dessus tout qu’il était une sorte de lieu de ralliement pour mes camarades. Ce n’était pas bien vu de ne pas connaître le nom des groupes et les noms des musiciens qui les composaient. Cela vous propulsais d’office à l’écart et personne ne voulait ça.

J’avais donc retenu quelques noms pour faire partie de la communauté mais sans grande conviction. Et puis un beau matin j’ai préféré lâcher tout ça , cette comédie, et m’enfuir à nouveau dans la campagne et l’introspection que ma solitude au contact de celle ci me proposait.

Je n’ai jamais eu de collection de disques, jamais je ne suis allé à un concert par désir personnel, je ne suis rentré que très rarement dans « une boite de nuit » pas plus qu’à l’opéra. tout lieu de rassemblement autour de la musique me semble à la fois suspect et merveilleux, un sanctuaire et un enfer sans doute parce que j’y découvre une anomalie de taille : l’harmonie profonde des sons s’oppose à la disharmonie que je sens planer sur le groupe de personnes qui peut m’entourer à cet instant là.

J’ai beau me dire que cette dissonance ne peut se trouver en dehors de la musique qu’elle est même un des fondements de celle ci, cela ne me permet toujours pas d’entrer dans LA MUSIQUE autrement que tout seul.

Il y a de nombreux rapports entre ma façon de considérer la musique et ma façon de considérer la peinture. je fuis toutes les chapelles, tous les lieux de rassemblement autour de la peinture de la même façon que je le fais avec la musique parce que j’imagine que mon approche de ces deux expressions du monde ne peut correctement s’effectuer en moi que d’une façon intime afin d’éluder toutes les difficultés qu’apportent le partage d’opinion.

Cela me permet de pénétrer quelque chose qui sans doute n’a rien à voir à proprement parler avec la musique ni la peinture finalement mais bien plutôt un silence et une obscurité, une nuit dans laquelle je me retrouve enfin, dans un dénuement proche d’un dénouement et libre.

Je crois que la peinture m’a beaucoup aidé pour donner du sens- cette obsession du sens toujours- à la musique. Le chaos que je ne cesse de poser sur mes toiles pour démarrer un tableau est une sorte de postulat dans lequel je trouve le monde à mes débuts et ainsi l’avancée progressive de chaque tableau devient il l’enjeu d’une harmonie à résoudre.

C’est en ce sens ou je ne me considère même plus vraiment comme peintre parce que j’utilise la peinture comme un moyen et non une fin en soi.

Peut-être que contre toute attente je sois une sorte de musicien d’un genre particulier, ou rien du tout dans le fond , juste une musique, une mélodie comme le vent dans les feuilles ou de l’eau qui coule ce n’est pas bien grave.