La tentation du silence

Un fois notre propre vérité établie pourquoi ne pas traverser la plaine en silence ? Quelle importance accorder à nos interventions si ce n’est celle en premier lieu de vouloir se mettre en avant ?

Ce n’est pas suffisant et c’est profondément égoïste et puis je n’ai pas d’enfant. Mon rôle est de transmettre ce que je sais pour aider. C’est déjà mieux comme intention.

Pourtant quand le brouhaha envahit ce que j’imagine et ressens être la pureté du silence la tentation revient à l’assaut. Se taire profondément pour remonter les ages jusqu’au creuset du des à coudre où tout était tassé condensé dans un mutisme au bord de l’explosion.

Juste avant le big bang ce formidable silence.

Et puis la dilatation soudaine et les cris, les murmures, les ébahissements, les premières paroles prononcées par les dieux, les lutins et les fées.

Cette tentation du silence revient perpétuellement comme une sorte de diablotin venant taquiner saint Antoine et Flaubert. Ce Flaubert qui ne savait écrire qu’en gueulant ses phrases pour les sentir justes. Comme je puis le comprendre cette nécessité de bruit pour saisir intensément ce qui le fonde.

Ce n’est pas l’utérus cette fois car aucun cœur n’y bat. C’est juste avant.

Et pendant longtemps ce silence dans lequel aucun cœur ne bat ressemble à ce que l’on croit être la mort.

Et puis vient le printemps et de terre sorte les jeunes pousses

Et puis viennent les feuilles les fleurs et les insectes qui rêvent les prochains fruits.

Tout ce que l’on peut en dire

Face à l’événement fusent les pensées et les mots boucliers, est ce une blessure que nous pansons afin de refermer la béance qui menace de nous engloutir ?

Face à l’événement notre nudité traverse la gène jusqu’à l’insupportable ou la béatitude, oscille à vive allure entre Charybde et Scylla.

Tenir le milieu non comme place forte mais ouverture demande bien des échecs et des victoires avant d’entrevoir qu’elles ne forment que cet instant profond « le bel immédiat  » du poète dans lequel la pensée sombre pour rejaillir simple et claire.

Ce n’est parfois qu’une lueur dans la nuit qui nous émeut, ce n’est parfois qu’une aube, un crépuscule. Difficile d’entretenir la flamme vacillante agitée par les vents du siècle.

C’est aussi parfois un sourire qui nous revient du fond des ages d’un lieu inconnu et familier en même temps.

Mystère intact malgré tout ce que l’on peut en dire.

Ils n’osaient plus espérer

Le cœur alourdit de tant d’actes brouillons, mes camarades œuvraient à la construction d’une jolie résignation. Toujours distant le capitaine utilisait compas et sextant gardant scellée notre véritable position, impossible de savoir si oui ou non nous étions sur la bonne route, impossible de se repérer dans cette vastitude parfaite où chaque jour ressemblait au précédent.

Et puis la nuit venait et son silence majeur, alors ceux qui ne dormaient pas se retrouvaient sur le pont agrippés aux riz, aux filins, aux cordes, séparés de silence, certains fumaient, d’autres pas. Mais tous cherchaient sur l’horizon une forme inédite, comme un idée d’eux même entraperçue, à laquelle ils renonceraient pour retrouver leur confortable ennui.

Parmi tous ceux là un jeune mousse aux yeux très clairs et aux grosses mains rouges balbutiaient des propos inaudibles en raison des grands vents qui souvent balaient le pont.

Tout à sa solitude il semblait prier une divinité inconnue, de lui donner la force de rester là sans se jeter à l’eau. Je le voyais lutter avec l’envie de plonger et riant parfois comme un idiot, il agrippait férocement le cordage de plus belle pour réassurer son assiette dans les innombrables roulis.

Je savais pourtant qu’il serait vain de lui adresser toute parole d’espoir, d’ailleurs je n’en avais pas, comme tous les autres j’avais effectué le pas décisif, comme tous ceux qui n’osaient plus espérer.

Le nouveau monde

Je m’étais embarqué au petit matin, poussé par la désespérance j’aspirais à un ailleurs consolateur. Quelle naïveté entretenais je encore ? Quelle naïveté en moi cherchais je à détruire surtout …bref quelque soit le moteur je me retrouvais désormais là sur le pont le front baigné d’embruns, avec à l’âme comme un grand vide, une béance, vaste comme la mer, infinie comme le ciel sans nuage sous lequel nous naviguions.

Affairés à l’avancée de cette lourde embarcation, mes compagnons suaient sang et eau et je me retrouvais là comme d’habitude, seul observateur songeais je de leurs efforts à maintenir en place le gréement, à hisser la voilure, à aider à la progression du navire.

Au loin sur la passerelle la silhouette d’un capitaine inconnu se dressait à contre jour.

Au dessus de nos têtes aucun oiseau aucun nuage, nous étions là au beau milieu de l’océan et j’étais bras ballants stupéfait du voyage, hébété par le roulis, nous voguions vers une destination certaine pour les uns, inconnue à d’autres et qui s’en fichaient car pour eux toutes les destinations se valent.

C’est la veille je crois que j’entendis quelqu’un parler du nouveau monde, dans la cambuse une chaleur étouffante régnait et l’homme avait sorti une pipe de terre cuite, l’avait bourrée et juste avant d’enflammer la charge de tabac avait murmuré, bientôt nous y serons, dans ce fichu nouveau monde.

Nul n’avait jugé bon de répliquer, la fatigue de la journée, le repas absorbé calait les esprits comme les estomacs aux frontières du sommeil et bien sur si la question me brûlait les lèvres, par une prescience idiote, un mimétisme de convenance, je m’étais tu moi aussi.

Car bien que j’eus à payer le prix fort ma place dans ce bateau, un sentiment de clandestinité ne me lâchait pas jour et nuit. Je n’étais que cet intrus, cet étranger qui ne participait pas aux taches de la navigation, qui ne servait à rien sauf à tenter de relater les étapes du voyage, comme le témoin d’un événement qui n’ intéresserait jamais personne.

« Je suis la nature »


A visitor to MoMA views Jackson Pollock’s painting « One (Number 31, 1950) » (CHIP EAST/Reuters/Corbis)

Est un commentaire de Jackson Pollock sur son travail. Et , effectivement on peut trouver des motifs répétitifs comme ceux des flocons de neige, des branches d’arbres selon une étude réalisée par Richard P. Taylor, physicien à l’institut des Sciences et matériaux 50 ans après la mort de l’artiste.

Dans la danse chamanique qu’il effectue autour de ses grandes toiles posées sur le sol je le vois comme si j’étais là tout près de lui, chaque geste est traversé par cette nature, le pinceau, le bâton n’est plus qu’un bâton magique, une incantation qui lâche son liquide plus ou moins poisseux et métallique sur la toile. On serait tenté de ne voir cette action que sous un angle rationnel, voire Freudien. Mais ce n’était qu’une grille de lecture valant pour hier, et il nous faut aller de l’avant, regarder vers le futur déjà présent dans les tableaux de Pollock. Mieux, les tableaux de Pollock et l’artiste lui même dans le présent dans lequel ils se tiennent créent le futur, et nous y parvenons, nous y sommes déjà.

Alors je regarde ses tableaux qui parait il selon les avis compétents ne cesseront plus de monter en valeur sur le marché de l’art désormais… je regarde toutes ces formes entremêlées qui ça et là font naître parfois quelque chose de familier parce que nous n’avons rien d’autre encore pour se raccrocher, et je mesure le retrait de l’homme comme un océan qui soudain s’écarte de toute terre à marée basse et le silence qui tout à coup s’élève comme un étendard flottant, un arbre à prières au dessus de ce monde anecdotique en perpétuelles métamorphoses .

Juste le vent

Juste le vent qui joue dans les cimes des arbres

qui courre sur la plaine caressant les herbes

juste le vent qui erre

voilà ma vie ce rêve éveillé.

tous ces voyages pour m’inventer un pays

tous ces regards pour inventer le tien

Juste le vent qui erre

sans but ivre de liberté

sans but assoiffé de milles soifs

Juste le vent

Ami du silence qui ne répond jamais

que par des silences de plus en plus épais

j’écouterai la pluie tambouriner sur les pavés

j’écouterai les cris des oiseaux à la frontière de l’aube

j’inventerai le monde à chaque fois

et me rendrai ponctuel à tous ses enterrements

crierai bravo, une autre , encore !

Juste le vent qui courre à perdre haleine

sous le soleil chauffant les grains d’été

juste le vent sur tes cheveux

auréolés de rires d’enfants .

Et puis soudain le vent tombera

et puis soudain on ne saura pas

tout se taira on oubliera

et on criera bravo, une autre, encore !

tout recommencera bien sur

Le vent , le silence caressant les blés

les cheveux d’enfants et le duvet des vieux.

Le délesteur

https://www.instagram.com/p/Br-uLcMCt42/


Merci au délesteur pour ces liens que je lui emprunte

https://www.facebook.com/ledelesteur/

A quel moment passe t’on du rire au sourire, puis du sourire au silence ? Face à l’événement nous grimaçons comme pour tenter de nous échapper de quelque chose et c’est assez souvent que ça fonctionne, on ne va pas jusqu’au bout et on continue sa route un peu secoué, on hausse les épaules et d’une démarche chaloupée on reprend sa place dans la file.

C’est comme cela qu’un soir je suis tombé sur la page instagram du délesteur. Celui-ci développe une idée magnifique: vous délester de tout ce que vous n’avez pas le temps de faire, ou bien de tout ce que vous auriez voulu faire mais n’avez pas pu pour moult raisons plus ou moins avérées..

Ainsi il s’en va par mont et par vaux afin de jeter le pavé dans la mare que vous étiez trop vieux et fatigué pour porter vous même, ou bien pour cette jeune femme surbookée qui n’a pas le temps de dormir il offre ses services tout à fait sérieusement pour dormir à sa place.. preuve à l’appui par une vidéo sur laquelle on le voit s’installer et s’endormir.

Il redonne la vue quelques instants à des statues, à celles que nous ne prenons plus le temps de regarder.. et qui ne nous regardent plus non plus ..

Pris par mes tâches quotidiennes je n’ai pas eu le temps de regarder chaque vidéo du délesteur..et je vous laisse me délester de cette tâche afin de propager le plus largement possible son action sur les médias internet, en parler autour de vous etc.. Il y a une belle idée au delà de l’humour, je dirais plus: un acte artistique vrai , celui qui pour moi me rapproche du silence profond qui nous relie tous par delà les rires gras et les »je t’aime » à deux balles.

Mentir

Le mensonge et la vérité sont deux concepts essentiels dans mon expérience d’artiste. Comment savoir ce qu’est la vérité tout d’abord sans s’embarquer sur l’océan des mensonges, naviguer par temps calme et puis soudain essuyer les tempêtes, parvenir même s’il le faut au naufrage avant de découvrir enfin l’ile , peut-être la même que celle de Robinson finalement, ou une autre, la notre, car il n’y a pas une seule vérité mais autant de vérités que de cœurs qui battent.

Le mensonge qu’il existerait une vérité collective dans laquelle nous pourrions tous nous retrouver, ressemble à celui du paradis perdu ou du mythe de l’éternel retour.

Nous dissimulons notre vérité par de nombreux mensonges. Il y a les tous premiers mensonges que nous n’avons pas pris garde de conserver cachés en lieu sur afin de pouvoir se souvenir et se retrouver. Ensuite nous nous sommes embarqués vers la maturité et des notions floues mais satisfaisantes en apparence de vérité et de mensonge…

A la fin il ne reste que le silence et ce silence encore peut être doux ou cruel avant de saisir qu’il n’a pas besoin d’adjectif qualificatif.

Pourquoi pas le silence

Pourquoi pas le silence
Encre de Chine sur papier

Oui tu es froid et blanc sans accroc et sans rêve,

l’haleine des rivières à l’aube embrume tes  lointains

et mon bouchon sur l’onde tremble,

taquineries des algues

ici pas de  lourd brochet ni  de fine ablette

à ferrer 

Pas de ploiement de scion aucune tension de fil

Juste le long cri de l’hirondelle là haut qui s’apprête à rejoindre

les vents chauds du sud.

Alors pourquoi pas le silence 

Total assourdissant comme un arbre qui tombe

Et laisse derrière lui le blanc d’une trouée 

Et laisse derrière lui l’amitié des racines, la voix de l’étoile pâle jusqu’à la pierre enfouie.

Pourquoi pas le silence 

Un chevreuil est passé près de lui une biche

Les deux m’ont regardé 

J’étais au bord de dire au bord  de leur parler

quand soudain je ne sais plus je me suis rappelé

Pourquoi pas le silence 

Alors je suis rentré.