Rencontres Chamaniques.

Rencontres chamaniques Huile sur toile format 20×20 cm + intervention numérique Patrick Blanchon 2019

C’est durant l’incendie de la forêt amazonienne que le hasard fit que nous nous rencontrâmes une fois encore.

Cette fois j’avais emporté mon appareil photographique et nous nous mimes au travail derechef.

Le grand chaman je l’observe, penché sur son smartphone dans la pénombre de l’entrée, il vient de dérouler pour moi le grand rouleau long de 7 mètres de sa dernière oeuvre traitant du drame.

La zone frontale juste au dessus du nez, proéminente, vue de l’angle où je me trouve, les cheveux ébouriffés lui confèrent un air de hibou sage. Il raconte ainsi sur papier Lokta, ce papier issu d’une écorce d’arbre népalais, la geste de ses symboles et signes préférés, la femme papillon incandescente, le chaman brûlant de colère, la main cramoisie, le poumon remplit de cendres , la végétation en flamme, les animaux éperdus.

Enfin il se lève et part dans une pièce pour aller quérir un grand carton format raisin bourré de trésors que nous installons dans le salon à même le plancher juste devant la fenêtre.

Il feuillette tranquillement, extirpant une à une les œuvres colorées qui représentent les figures emblématiques de son oeuvre monumentale. Il calcule le nombre d’années passées à voix haute, évoque la régularité disciplinaire de son ouvrage, chaque matin depuis 30 ans, il s’est assit et s’est resserré progressivement sur quelques symboles seulement qu’il a déclinés à l’infini.

Je photographie debout penché sur chaque oeuvre qu’il fait défiler. Il ne lui faut guère de temps pour se repérer au bruit du déclencheur et nous adoptons de mieux en mieux un rythme de shoot. Chaque image entrevue l’espace d’un instant dans mon viseur me procure un shoot effectivement, un shoot d’adrénaline, et chose exceptionnelle, je puis ainsi assister à toute l’évolution du travail de cet homme qui s’est dévoué totalement à son art.

Il m’indique les premières recherches sur la femme papillon, gracile mais déjà tellement tellurique, les premiers chamans qui n’avaient pas encore sur eux le costume qu’ils emprunteront plus tard aux samouraïs.

Je suis émerveillé car j’assiste en direct et à rebours à la genèse de son oeuvre.

Nous ferons ce jour là plus de 300 photographies et c’est éreintés que nous finirons par nous asseoir dans la cuisine devant un bol de thé et quelques gâteaux pour échanger quelques mots aimables.

Sur la route du retour, empruntant le plus petites routes pour rejoindre mon atelier tranquillement je mesurais le cadeau que le grand chaman m’avait offert ce jour là.

Sur la banquette passager je jetais de temps à autre un coup d’œil à l’appareil photo posé et je réfléchissais au contenu précieux de la carte mémoire logée à l’intérieur.

« Et encore tu n’as rien vu » m’avait il précisé lorsque je le quittais sur le seuil de sa demeure.

Je me posais bien sur la question du but, pourquoi proposer ainsi mes services pour photographier son oeuvre ? pourquoi tout ce temps passé à venir le rencontrer ?

Dans mon esprit il était le chaman qui avait plutôt bien tourné , qui avait su nourrir son esprit de la bonne manière et ce dernier avait produit du fruit grâce entre autre à une humilité formidable et à la redoutable ténacité de son détenteur.

Quant à moi j’étais le chaman vagabond, butineur, éparpillé et je sentais confusément que le destin, la chance, l’avait placé sur mon chemin afin de m’apprendre encore quelques fameuses leçons.

Le tout était de savoir si j’allais en tenir compte ou bien si, comme d’habitude, j’allais me débarrasser tranquillement de tout cela, gratuitement pour ainsi dire, à seule fin de satisfaire à ma curiosité et aussi apaiser une nouvelle fois mon appétit féroce de liberté.

Ténacité

Tout le monde rencontre des galères c’est la vie et ce n’est pas prêt de changer. Certains accusent le ciel et ruminent tandis que d’autres examinent leurs responsabilités ou tentent de se forger une expérience sur l’aléatoire et ses conséquences.

Il y a quelques jours de cela j’ai eu la chance de rencontrer un collectif d’artistes et d’être invité à partager leur repas et en écoutant leurs récits une chose m’a frappé : leur ténacité.

Sous les plaisanteries, les sourires, les rires, la bonne humeur déposés dans le pot commun de cet instant formidable, mon attention aura noté un nombre important de tragédies qu’ils ont su traverser sans se résoudre à baisser les bras.

Pour ce couple de Sculpteurs qui a perdu 200 pièces avec un transporteur dilettante, pas d’autre solution que de tout refaire à leurs frais et de renvoyer la commande, pour ce peintre qui se fait dérober toute une collection de tableaux par un galeriste peu scrupuleux, ou qui découvre soudain à un retour de ses toiles qu’elles ont toutes été souillées.. Pas de raison de perdre son temps à se lamenter, on continue coûte que coûte.. Je pourrai encore ajouter tant d’anecdotes à la liste mais cela ne t’apportera pas grand chose de plus pour comprendre l’essentiel: cette ténacité qui fait que chacun passe outre pour parvenir finalement à cet instant suspendu dans la nuit un peu fraîche et malgré cela tellement chaleureuse dont je voulais te parler.

Ce n’est pas le monde des bisounours

Ces personnes sont des résistants dignes de ceux qui ont participé à la dernière guerre et à ce qu’on ne s’exprime pas en teuton.

Je réfléchissais à tout cela au volant de mon vieux Kangoo en revenant chez moi par les routes sinueuses du Pilat.

Je me demandais si moi je possédais aussi cette fameuse ténacité ?

Force est de constater que je n’en avais jamais pris conscience auparavant occupé pendant des années à survivre plutôt que vivre.

La différence c’est la confiance indéfectible en l’art et la culture qui permet de passer bon nombre d’obstacles avec élégance et brio et dans mon for intérieur je me demande encore si la providence m’attribuera un jour ce don.