Opéra

Le mot opéra n’apparaît qu’au XVII ème siècle. Les non latinistes n’y verront probablement que de la musique , d’autres plus portés sur l’histoire de la peinture pourraient se souvenir que c’est le nom d’un rouge un peu plus soutenu que lie de vin.

D’autres encore pourront penser à l’idée de composition, à l’artiste qui laisse son empreinte et qui avant la Renaissance était tenu pour quantité négligeable.

A l’artiste on préférait les matières, leur matité ou leurs brillances, leurs qualités, leur préciosité, leur raretés prenaient le pas même sur la couleur. D’ailleurs comme l’indique l’excellent Michel Pastoureau dont je vous recommande de lire les ouvrages, la couleur venait ensuite, après les matières, quant à l’artiste il n’était aperçut généralement qu’au bout de toute la chaîne de critères qui au Moyen Age décidaient de l’importance ou non d’une Oeuvre.

Le fait que l’artiste passe pardonnez l’expression en « pole position » est somme toute une situation récente.

Et puis les temps changent tout le temps, les modes se démodent, rien ne se démode plus vite qu’elles.

Se lancer dans l’art aujourd’hui pour une ou un jeune demande une certaine dose d’inconscience et d’ignorance même au sortir des fameux Beaux Arts de n’importe quelle cité. Ce n’est pas parce qu’on a fait quelques années d’études, 5 en règle général qu’on est devenu artiste. Tout commence même pourrais je dire pour beaucoup avec ce handicap d’avoir fait ce genre d’études.

L’art conceptuel ne veut rien dire pour certains,ne leur dit rien du tout et ils lui rendent assez bien la monnaie de la pièce. En inventant leur art personnel- n’est ce pas déjà un pléonasme désormais ?

Car l’artiste du XXI ème siècle n’a rien à voir avec l’artiste d’auparavant. Il n’y a plus guère d’ateliers de grands maîtres chez qui apprendre son métier, les galeristes aussi, enfin ceux qui méritaient cette appellation également. Etre jeune artiste dans l’âme ne propose aucun laisser passer pas même envers soi-même au départ. Tourner en rond est la porte, les fourches caudines de notre époque, la seul issue possible si on ne devient pas fou avant.

Tourner en rond et utiliser à la fois la force centrifuge et centripète. Sans doute que nos voisins des galaxies proches comme lointaines connaissent tout ça et en use pour se balader dans le vaste univers. Les fameuses soucoupes volantes tournent en rond sur elle même elles aussi bien sur…. sauf que leurs pilotes connaissent les issues, les trous de ver, les raccourcis pour se déplacer d’un point l’autre des milles et une dimensions du temps et de l’espace.

Peut être même des différents univers allez donc savoir.

L’art de tourner en rond mène donc bel et bien quelque part ne vous en déplaise chers amateurs de ligne droite que les chinois considèrent hautement diabolique.

Quel rapport avec la musique classique, avec l’opéra ? Je crois qu’il vous faut pour cela vous débarrasser du sens commun, du qu’est ce que ça veut dire.

Revenir à la sensation de fréquence de vibration, d’onde. Laissez vous porter non par le sens de la musique mais par le tourbillon de sensations qui prennent leur source bien au delà de votre esprit. Au sens même du vide cosmique et des atomes ça tourne attention action !

Et puis à un moment donné une porte s’ouvre on ne sait comment, une issue vers une nouvelle version de soi comme de l’univers tout entier

on repart comme qui dirait à zéro.

Un nouveau monde

un nouveau langage

un nouveau sens à donner à tout.

C’est ce que m’a raconté à mi-mot Thierry Lambert lorsqu’il a commencé à dessiner puis à peindre ses kachinas Navajo.

Cependant par respect il ne pouvait s’emparer des codes et de la culture navajo, il ne voulait rien voler, rien déranger rien trahir. D’ailleurs cela n’aurait eu aucun sens.

Et Thierry et un homme tout d’abord d’un profond bon sens.

Alors il est revenu tout simplement à sa propre cosmogonie, à sa légende personnelle celle que nous possedons tout avant que nous enfilions notre petit uniforme de moi moi moi.

Il a crée ses propres kachinas avec son code à lui, sa grammaire son vocabulaire.

En traversant de nombreuses couches à la fois de savoir de connaissance et de naïvetés de croyances il est parvenu à cette source ce qui n’est pas une ballade touristique je vous le garantis.

Il faut revenir au rien pour que soudain dans un état que je pourrais nommer pré chamanique, une sorte de calice, une coupe simple comme un Graal, tout arrive.

Il faut un rien pour qu’un tout surgisse.

Et le chevaucher ensuite, mais cela c’est une autre histoire que nous verrons plus tard.

Totem, point de repère, symétrie.

Il y a désormais une année que j’ai fait connaissance avec Thierry Lambert. Dès notre première rencontre j’ai su immédiatement que quelque chose d’important se passait. Comme dirait le poète Paul Eluard, il n’y a pas de hasard, il n’y a que des rendez-vous.

Je tente de me souvenir de l’état d’esprit qui était le mien encore à cette époque vis à vis de la peinture, et pour être honnête je dois dire que j’avais atteint une impasse, qui se manifestait par une production fébrile, hétéroclite, dans une sensation d’urgence et de désordre magnifique. Un orage phénoménal un soir d’été caniculaire.

D’ailleurs à cette époque ce genre d’orage n’était pas rare dans l’atelier de Verrerie où je travaillais en même temps que j’exposais à Saint Julien Molin Molette. L’éclatement des lourds nuages, l’averse mêlée au tonnerre et aux éclairs de foudre attisaient plus encore cette forme d’urgence ou plutôt cette panique que j’éprouvais alors à 59 ans de ne pas avoir trouvé encore ma voie. J’étais totalement hystérique, toute déférence gardée pour l’utérus féminin je devais encore ramper à l’intérieur en jouant des pieds et des coudes. En vain.

L’image obsédante du loser se collait à ma rétine sur chaque tableau que je réalisais ainsi mais je gardais tout cela pour moi évidemment. J’accueillais comme à mon habitude le monde aimablement derrière une apparence de bonhomie.

Le pire est que je vendais mes tableaux, je les ai toujours vendus et cela aiguisait d’autant plus la pointe de lucidité qui me pénétrait le cœur. Quelque chose en moi battait de l’aile comme un oiseau qui cherche une issue et se heurte aux vitres, aux murs, désespérément.

Par malchance j’ai des dispositions intellectuelles qui me permettent souvent de tirer partie, de faire feu de tout bois de tous les drames qui m’arrivent, me permettant de les atténuer sous couvert de philosophie, ou d’une soi disant quête de sagesse que je m’avoue péniblement parfois.

Mais cet été là, ma cervelle bouillonnait, tournait à vide au fond de moi je savais pertinemment que j’étais perdu complètement, j’étais ce peintre raté dont l’image me terrorisait d’autant plus qu’elle prenait racine à la source de tous les combats de mon existence. Prouver que je valais quelque chose, prendre une revanche sur tant d’années passées à refuser une norme que je jugeais stupide et qui bien sur prenait généralement une voix paternelle pour me le rappeler.

 » Çà ne sert à rien, tu n’y arriveras jamais ».

« Mon pauvre garçon tu te berces d’illusions »

« Toi un artiste ? laisse moi rire « 

Plusieurs fois dans ma vie cette voix, lorsque je parvenais à bout de souffle dans une impasse, je l’entendais à nouveau non sans une immense tristesse, et un peu de colère aussi.

La voix de mon père fut toujours une sorte de totem, que j’entendais soupirer au centre de la désespérance.

Dans mon enfance, ma jeunesse je ne désirais pas l’entendre et me bouchais les oreilles. Ou alors je courrais le plus rapidement que c’était possible vers la rivière ou la forêt. Les arbres, la nature était ce totem de substitution que je m’étais inventé de toutes pièces pour contrecarrer l’évidence, la malédiction.

Et puis un jour j’ai chuté encore plus bas, la douleur a été encore plus vive, et j’ai touché le fond de ma désespérance. Tout alors a volé en éclat et j’ai vu que mon père n’était qu’une pièce d’un immense puzzle que faute d’autre chose j’appelle « l’amour ».

Peut-être étais je frappé par le syndrome de Stockholm qui veut que l’on finisse par s’amouracher de nos tortionnaires, mais j’ai des doutes sur ce sujet car ce que j’ai surtout fait c’est de remonter patiemment toute l’histoire, tenter de comprendre des raisons qui tiennent debout contre le vent et lui résistent.

A la fin il s’agit toujours d’amour qu’on le veuille ou non.

Au bout du compte mon père aura prit l’épaisseur d’une muraille contre laquelle je devais me faire la main, frapper dur, m’endurcir. C’était là son enseignement secret derrière son indifférence, son égoïsme ou sa brutalité. J’avais détecté quelque chose, le fameux « ça » qui manipule sans relâche les ficelles de nos existences. Je l’avais affronté depuis toujours lorsqu’il prenait dans mes cauchemars la forme d’un loup terrifiant qui me dévorait systématiquement jusqu’à cette nuit de mes 7 ans ou je l’écrabouillais contre un mur de la chambre de toutes mes forces m’en libérant mais en perdant en contrepartie le sel de la vie toute entière.

Il est possible que les premières injonctions à écouter la voix du monde invisible me parvinrent simultanément. Mais je refusais toujours de les écouter préférant la rêverie, la solitude, et une forme de désespoir que devait traverser encore ma petite personne pour grandir.

Quand j’ai aperçu Thierry Lambert dans le groupe d’artistes qui était venu à une exposition tout près de là à Bourg l’Argental, j’ai compris immédiatement qu’il y avait quelque chose d’important en lui qui me permettrait de continuer mon puzzle et peut-être même de l’achever définitivement. Je ne peux l’expliquer plus en détail pour l’instant, sans doute qu’une fois mon travail avec lui terminé, les choses seront elles limpides, évidentes.

Durant une année j’ai pris le temps de faire la part des choses, de réfléchir sur mes motivations pour réaliser un tel travail. Ce que je refusais c’est de me servir d’un autre pour me hisser, pour me mettre en lumière, en un mot en profiter sur son dos.

Des les premières rencontres à Saint Hilaire du Rosier, chez lui il a eut cette gentillesse de me laisser prendre des photographies de son travail. Je les ai conservées sur mon disque dur durant tout ce temps en les regardant patiemment, les classant avec des textes qui me venaient au fur et à mesure.

Dans cette interrogation sur les motivations que j’avais a entreprendre un tel travail avec lui je me suis aussi posé des questions quant à l’amitié que j’entretiens avec les hommes

Je m’entends mieux avec les femmes généralement.

Je me suis même demandé si je n’étais pas un homosexuel refoulé parfois mais j’aurais assez de mal à valider cette hypothèse surtout auprès de mes anciennes maîtresses et de mon épouse actuelle.

Non pas que cela puisse être honteux, vu mon parcours ce serait même tout à fait logique. Mais non j’aime les femmes surtout les « emmerdeuses » les sauvageonnes celles qui m’ont bousculé pour que je m’interroge sur mes comportements tout au long de ma vie.

Je n’ai pas de honte à l’avouer les femmes m’ont aidé à grandir alors que la plupart du temps la fréquentation des hommes me faisait revenir au niveau des pâquerettes.

A peu près au clair avec toutes ces interrogations je me suis senti prêt pour entreprendre le travail avec Thierry.

Lorsque je repense à tout cela de quoi avais je donc tant besoin ? D’une ou de plusieurs idées maîtresses, de plans à suivre et de points de repère.

Dans ce premier entretien dont je suis en train de monter patiemment les bribes de vidéo et de dialogues , je remarque que la notion de totem est extrêmement importante à un moment de sa vie où il est perdu lui aussi, peu après la fin de ses études.

Peut on logiquement imaginer que de tourner en rond , de s’égarer totalement à un moment donné ne soit pas une forme de bénédiction ?

C’est toujours dans ce chaos qu’il nous est donné d’expérimenter notre propre disparition et que sommes contraints d’ extraire alors nos ressources essentielles.

Peu de personnes finalement choisissent d’y rester le temps de réfléchir à ce qui leur arrive. En général ce que l’on cherche c’est d’en sortir le plus rapidement possible. Sauf que pour ceux que le monde invisible aura choisi cela ne sert strictement à rien de vouloir fuir. Mieux vaut s’asseoir au beau milieu du désordre et des lambeaux de soi et ouvrir les yeux et les oreilles.

Alors arrive l’axe.

Dans cette immobilité soudain choisie et acceptée arrive l’axe

l’axe du monde

l’axe de ce que l’on est vraiment

Un totem peut alors être ébauché

De préférence avec les deux mains comme ces femmes africaines qui décorent les murs de boue de la maison en utilisant leur corps comme axe vertical, une pointe de bois un pinceau dans chaque main.

Origine de la symétrie surgissement des fractales.

Debout face au mur

S’envoler ainsi en déployant les bras les ailes à la fois en s’éloignant comme en se rapprochant de l’axe central, on ne peut plus jamais se perdre.

 » A un moment j’ai compris que je tournais en rond »

Il y a quelques jours de cela je me suis encore rendu chez mon ami Thierry Lambert, à Saint Hilaire du Rosier au pied du Vercors. L’expression se rendre est la première qui me vient car effectivement il n’y a pas besoin de muraille, de douve, de pont levis, à mettre entre lui et moi. Peu à peu une amitié se tisse au fur et à mesure des mois qui passent et où ponctuellement nous nous retrouvons.

Cela faisait plusieurs mois que je songeais à l’interviewer sur l’homme, l’artiste et le chaman qu’il est. Un matin cela m’a paru être une évidence et j’ai fourré mon micro et ma tablette dans mon sac pour prendre la route, comme d’habitude sans avoir de plan vraiment précis. En acceptant de laisser faire le hasard qui se débrouille plutôt pas mal sans mon intervention en général.

Il faisait très chaud lorsque je suis arrivé. Thierry m’a offert un verre d’eau naturellement, puis tout le reste à suivi, dans une fluidité magique. Le matériel s’est connecté sans anicroche, le micro a tout enregistré, la vidéo également et au bout d’un moment nous n’y pensions même plus.

Pour démarrer cette série d’émissions que je veux réaliser avec lui je lui ai demandé de me raconter son enfance à Saint Hilaire du Rosier. Ce qui m’a frappé tout de suite c’est qu’il reprenait pratiquement les mêmes mots que dans une autre interview que j’avais vue de lui. Comme s’il avait apprit par cœur ce parcours de l’enfance à l’age d’homme et qu’il le restituait ainsi comme une sorte de récit mantra de lui-même. C’est sans doute la raison pour laquelle je l’ai interrompu plusieurs fois en le questionnant sur de petits détails afin d’en savoir plus.

Je connaissais la musique si je puis dire j’avais un grand père du même acabit qui racontait toujours lui aussi les mêmes histoires avec les mêmes mots appris « par coeur » et qu’il devait utiliser je crois comme une arme d’auto protection massive comme en même temps une question en suspens qui voulait dire  » est ce que quelqu’un m’écoute vraiment ?

Je l’écoutais déjà enfant ce grand père et lui posait des questions pour qu’il déraille de sa routine narrative, à vrai dire c’est ce que je fais avec tout le monde désormais.

Avec Thierry Lambert il était évident que j’allais pratiquer de la même manière en l’interrompant, en le désarçonnant aimablement pour l’aider à accoucher d’un récit autre, un récit à deux, et ainsi le libérer d’une forme d’emprisonnement que nous imposent les légendes que nous ne cessons de raconter de nous aux autres et qui au bout du compte ne nous nourrissent plus guère.

A un moment Thierry me parle d’une crise profonde qu’il éprouve vis à vis de la peinture, vers le début de l’age adulte. Il est près de renoncer, rien ne va plus, il s’aperçoit qu’il tourne en rond en empruntant la manière d’autres peintres qu’il admire sans parvenir à trouver la sienne propre.

C’est à ce moment là qu’il laisse tomber le superflu, l’anecdotique, l’inutile pour refondre sa pensée et en extraire une grammaire simple mais efficace.

Nous avons le même age, 60 ans tous les deux et soudain il m’apprend qu’un de ses premiers travaux dans cette quête de sa grammaire fut la réalisation de Kachinas Navarro, ces poupées que les indiens fabriquent pour représenter leurs divinités protectrices.

Au même moment dans une chambre d’hôtel , sans doute la même année à Paris je m’aperçois que je tourne en rond moi aussi avec l’écriture. Je sors dans les rues la nuit pour confectionner des poupées en papier mâché qui représentent les divinités brésiliennes du Candomblé.

Ce que j’en retiens c’est qu’il faut tourner en rond, effectuer des révolutions comme le font les soufis sans doute aussi pour qu’une sorte de gràce soudain nous tombe dessus.

Là où nos chemins différent c’est que cette initiation chamanique car s’en est une effectivement à l’époque je ne l’ai pas prise au sérieux. J’ai songé à la solitude et à une sorte de défaillance psychique qui m’entraînait à fuir vers le rêve, je refusais d’accepter ce qui était en train d’arriver, sans doute n’avais je pas encore touché le fond du désespoir encore pour abdiquer.

Thierry lui, avait compris il a décidé à partir de ce moment là, à la fin de ce tourniquet magistral que s’en était fini de l’égarement, de la fuite, qu’il fallait pénétrer en soi profondément en fermant les yeux pour retrouver les fées, les chamans, les femmes papillons, que tout était en lui et qu’il devait juste les dessiner et les peindre en toute simplicité.

En toute simplicité, c’est loin d’être facile cela demande de faire et refaire et refaire encore pour trouver la fluidité du trait et laisser surtout s’exprimer cette puissance, cette pensée créatrice sans entrave, sans ce « je » qui sait tout « par cœur » et qui ressemble à la coque d’une noix rugueuse, dure, impénétrable autrement qu’en la brisant.

Le mystère du trait de Matisse

C’est en regardant à nouveau toutes les images des dessins que j’ai photographiées il y a peu de mon ami le poète peintre Thierry Lambert que me revient une petite expérience vécue il y a quelques années avec un élève de l’atelier.

Celui ci s’était confronté à la copie d’un dessin d’Henri Matisse et malgré mes conseils sur l’attention à porter sur l’intelligence du trait de ce dernier, rien ne tenait debout.

Il y a une apparente simplicité dans les dessins de Matisse que je retrouve dans ceux que j’ai photographiés. Mais justement on peut s’y laisser prendre et les décréter faciles alors qu’il n’en est rien.

L’observation est la qualité principale du dessinateur et, de celle-ci une autre en découle tout aussi importante qui est l’esprit de synthèse. L’œil analyse, l’esprit simplifie par le geste assuré et ce geste pour aboutir à la fluidité demande des années et un travail acharné, ou tout du moins régulier. Je ne suis pas loin de penser quand je vois mon ami que le geste aiguise l’intelligence tout simplement et que ce n’est que dans ce sens que l’art surgit.

Le talent dans le fond ne tiendrait qu’à ces deux qualités pour la démarche plastique que l’artiste effectue dans le dessin.

En revanche en peinture, le trait de Matisse disparaît presque totalement. Il ne resurgit que chichement pour rehausser parfois une ombre un contour, mais la peinture semble avoir gommé toute velléité d’affirmation par le trait.

C’est sans doute un passage obligé encore que celui de s’acharner durant des années à réaliser le désir de maîtrise et puis l’abandonner parce qu’on comprend qu’il n’était qu’échafaudage finalement, que l’essence ne se situe pas là.

Dans le fond le paradoxe qui me touche souvent quand je reprends les bouquins de Matisse c’est la science et l’innocence qui se mélangent en effleurant le maladroit sans jamais y parvenir vraiment.

C’est que d’accepter le maladroit totalement est encore une étape et il me semble que d’en prendre conscience, d’assumer la maladresse, par une alchimie mystérieuse, la fait disparaître.

Cela demande plus que du travail, de l’acharnement et de la régularité, c’est une sorte de saut quantique que l’être effectue pour relier tous les paradoxes dans l’athanor de l’instant.

J’entends le son du stylo noir sur le papier blanc, c’est un son continu sans hésitation, et sans pause, la main qui le tient ne se soucie ni d’adresse ni de maladresse, c’est une main confiante en elle-même sans peur, sans espoir, sans attente, c’est la main d’un grand artiste dont je regarde les images et qui m’inspirent à la célébrer.

L’hippocampe du cœur

Dessin en noir et blanc recolorisé par opération numérique . Artiste peintre : Thierry Lambert 1996

Vieux cœur ami chevauche cent mille tempêtes depuis la très ancienne Eocène,

A vu déjà tant de jours tant de nuits, fécondé et meurtri par les amours passagères

La gestation est lente, sur le trajet fougueux du cheval des mers, mais le tracer rarement dérape ou se reprend,

voire jamais.

Vieil organe marin battu par la lune séparée, voguant d’abysses noirs en surfaces colorées , ton œil mi clos se souvient-il des récifs disparus par dessus le jeune Sahara ?

Et encore au bout des pôles si amicalement chantés hier encore , ton museau, ton mufle, tes naseaux se souviennent-ils toujours de l’haleine chaude projetée par les poumons des dipneustes, des sarcopterygii fantômes ?

Et des bulles d’espoir et des bulles de rêve ?

Dans les vieux chants qu’invente l’homme, nulle trace franche et confiante de tes compagnons de route, mais des mythes et légendes couvent l’absence

devant celle ci la protégeant et la dissimulant, dorment de jeunes sirènes.

Oh mon cœur comme tu t’es bien battu au grès des chants d’incohérence pour fondre et résister au futile, pour protéger les œufs confiés par les déesses !

Eurynomée la belle s’en souviendra j’espère, à la dernière heure des temps,

je n’ai rien du serpent qui fanfaronne en vain j’ai porté humblement les fruits que la belle m’a confiée

et sur un seul mot d’elle je m’apprête à les lui restituer.

Le poumon

Peinture de Thierry Lambert le poumon Amazonie

L’orange vint après l’or puis au lieu de l’ange vint un démon,

un petit homme ivre de profit, banal à souhait comme tous les démons.

Il sauta, s’esclaffa, vociféra, montra du doigt puis il changea de stratégie.

Il murmura à ses légions de battre le briquet,

d’allumer des torches

et d’enflammer le grand poumon

vert céladon et vert émeraude et vertigo

en catimini pas vu pas pris

Ceint de son lumineux corps d’or le grand poumon lutta vaillamment,

la forêt toute entière se passa le mot qu’elle allait sur ce plan perdre son terrain,

pas une racine ne resta coite et la nouvelle,

de sève en sève

comme dans les vaisseaux

capillaires d’un poumon d’homme se répandit et son effroi.

Le cancer de la banalité mesquine associé à la lubie des profits s’attaquait à l’origine

la guerre n’était plus larvée

elle devint flamboyante.

En son sein calciné le cœur du fleuve strié de braises

Chanta une dernière mélopée qui rassemblait toute la pharmacopée

une simple chanson

une arche de Noé

fut confiée aux fourmis qui n’ont peur de personne

Pour transporter le précieux souvenir.

Un jour elle raconteront comme le monde était beau comme le monde était vivant

Et que l’Amazonie était son poumon.

Et aux enfants qui demanderont elles oublieront de citer l’homme.

Le roi Bumba d’Amazonie

Le Boi-Bumba est une légende brésilienne du nordeste qui raconte l’histoire d’un bœuf joyeux qui dansait et faisait le bonheur d’une ferme et de ses propriétaires. Mais, un jour, un employé de la ferme voulant satisfaire son épouse qui était enceinte, tua le bœuf pour cuisiner la langue de ce dernier et l’offrir à sa femme qui en avait très envie. En colère, les habitants de la ville et les propriétaires de la ferme persécutèrent le couple et prièrent désespérément pour sauver le bœuf. Finalement, ils réussirent à le ressusciter et firent une grande fête pour célébrer l’évènement.

Que peuvent les indiens du fin fond des forêts contre la mondialisation et la politique de Bolsonaro ? le village c’est le monde tout entier et nous devrions tous nous insurger contre l’affront commis contre notre poumon central de la part d’une clique d’ignorants.

En hommage à la forêt Amazonienne mon ami Thierry Lambert a réalisé une grande fresque de près de 10 mètres de long évoquant les divers symboles de la grande foret, et de ses habitants, végétaux, animaux, humains, et le grand fleuve amazone. J’ai l’honneur et le plaisir de vous présenter un petit diaporama à partir de ses peintures. La musique est une chanson sur le fameux roi Bumba dont je parle dans le début de ce texte.

Lien de la vidéo: https://youtu.be/sOBCtDGGvhc

Sur la piste du signe

L’univers chamanique et coloré de Thierry Lambert

Les cordonniers sont toujours les plus mal chaussés et cela se vérifie encore aujourd’hui, je pensais à cela en revenant de Saint Hilaire des Rosiers de chez mon ami Thierry Lambert.

La route est longue pour revenir au Péage de Roussillon aussi, j’ai voulu lever le pied sur l’accélérateur, ne prendre que les petites routes à vitesse modérée, vitre baissée pour profiter des derniers rayons du soleil et de ce commencement d’été indien.

Ce qui me manque en tant que peintre c’est une syntaxe, un vocabulaire, voilà la conclusion que j’obtiens soudain en arrivant à Saint Donat l’Herbasse en repassant tranquillement les instants de parole avec Thierry.

Je n’ai pas fait dans la dentelle comme d’habitude, une des premières questions que je lui ai posées tenait justement à l’origine de ce vocabulaire, de cette syntaxe. Nous n’en n’étions qu’à l’apéro et je trépignais d’impatience depuis notre dernière rencontre de la semaine passée.

Calme, presque timidement Thierry me parla alors de son parcours de peintre « abstrait » qu’il décida d’abandonner à l’age de 30 ans.  » il fallait que je trouve autre chose » me dit il et je compris que la peinture abstraite ne le satisfaisait plus car pas assez authentique.

Voilà un mot important lâché, l’authenticité de l’acte créateur. Alors il me raconta comment il avait effectué un retour sur lui même , comme il avait cherché à s’appuyer sur ce qu’il aimait vraiment, « les westerns par exemple où l’on voit des indiens » et ensuite un peu plus loin parce que « tout simplement j’aimais ça et que je m’y suis intéressé en lisant des ouvrages la dessus. » On serait tenté de sourire d’une telle simplicité mais il ne faut surtout pas se tromper car Thierry a totalement raison, retrouver les élans du cœur de l’enfant que l’on porte en chacun de nous , voilà une clef importante que bon nombre d’artistes en herbe devrait étudier sérieusement. Le plus difficile est d’oser y retourner en toute naïveté une fois la pseudo lucidité traversée.

Des amérindiens Thierry connait beaucoup mais pas que ceux là, son appétit de connaissance l’a fait étudier énormément , il sait beaucoup sur l’art et la culture hopi, yaki etc , tous les signes caractéristiques qui identifient cet art et cette culture, son vocabulaire et sa syntaxe, sa grammaire également.

En s’enfonçant en lui-même en compagnie de cette syntaxe, par amour du vrai, de la justesse, cela l’a aidé à trouver la sienne propre. Sans doute aura t’il fallu beaucoup de travail, énormément pour affiner peu à peu celle ci.

Tiens par exemple il me montre des peintures réalisées de nombreuses années auparavant de la « femme papillon » , elle est gracile, lourde, anonyme mais belle de la sincérité qu’il lui confère déjà , ses « chaman » aussi réalisés au feutre de la même époque, rien à voir avec la fulgurance de ceux d’aujourd’hui.

Par le travail Thierry a su insuffler une force et une élégance à cette syntaxe sans plus s’égarer. Il est resté rivé sur sa pratique et sa démarche artistique rejetant au loin tout concept alambiqué, il ne manie que des idées simples lui venant de moments forts vécus.

« Quand j’étais enfant j’allais à la chasse aux papillons  » et voilà désormais l’élément « papillon » qui fait voleter syntaxiquement la chamane colorée, élancée et magnifique qu’il me présente un peu plus tard.

Je ne sais comment remercier la providence pour ces rencontres, en peu de mots livrés Thierry m’invite à me questionner vraiment sur l’art, sur l’acte créateur et sans doute ces questions sont déjà dans mon champs d’investigation depuis un bon moment mais je les considérais d’une façon certainement encore trop intellectuelle.

Dans la rencontre sincère le cœur s’ouvre et les silences deviennent des accélérateurs de pensées, d’idées, d’émotions qui offrent de nouveaux point de vue. Aujourd’hui je me souviens de Don Juan et de Carlos Castaneda, de la petite tape entre les deux omoplates qui permet de changer son point d’assemblage avec la réalité, pour percevoir des réalités plus subtiles.

Je n’ai rien senti mais je suis certain que quelque part la rencontre d’aujourd’hui encore à contribuer à déplacer mon point d’assemblage sur une réalité de l’art que je pressens depuis longtemps en tournant autour sans pouvoir la pénétrer.

Me voici parvenu à l’entrée du sentier, sur la piste de mes propres signes.

Quand l’élève est prêt ..

Aujourd’hui pas besoin de te raconter tout par le menu avec un tas de digressions comme je fais d’ordinaire. Ce que je veux que tu saches c’est que la vie te propose de temps en temps des journées récapitulatives et que tu dois être attentif, « aware », sinon tu passes à côté d’une belle leçon.

C’est lessivé que j’arrive à Saint Hilaire des Rosiers pour rencontrer Thierry Lambert . Il y a quelques heures nous avons fait un saut à Saint Marcellin pour déjeuner ensemble d’une entrée de délicieuses ravioles et d’une merveilleuse blanquette. Un déjeuner au pas de course car je n’avais que peu de temps entre deux ateliers à la petite école de Jaillans où j’enseigne aux enfants à confectionner des masques.

Heureusement Thierry comprend ma frustration et me propose gentiment de nous retrouver après mon dernier atelier et je retourne à Saint Hilaire pour qu’il me fasse visiter son antre, sa caverne d' »Ali Baba » comme il dit

Le portail est ouvert. Je me gare devant une maison à l’aspect cossu. Il est là sur le perron et m’accueille chaleureusement. Et là , trou dans l’espace temporel une accélération magnifique avec des pointes sidérales et sidérantes : le temps n’existe plus.

Je découvre un peu partout au hasard des piles d’œuvres la femme papillon, l’homme chamane, le sexe entrouvert de Iemanja, lexique réduit d’une grammaire ouverte sur l’infini. Mais pas que, il y a là dans chaque pièce de la grande demeure des œuvres d’artistes contemporains -Contemporains car vivants- dont je m’efforce au début de retenir les noms mais quelque chose tout au fond me dit que c’est vain.

C’est de lâcher prise véritable dont j’ai besoin seulement pour savourer cette rencontre. S’imprégner de tout sans retenir quoique ce soit vraiment, sans fixer rien comme un indien marche dans la forêt. Et c’est une forêt incroyable dans laquelle nous nous enfonçons lui et moi, chaque pièce, chaque étage, chaque pile d’œuvres, chaque caisse qu’il entrouvre en m’indiquant son contenu. Oui le risque majeure serait de tout vouloir retenir de mémoire, un divertissement, un prétexte pour passer à côté de l’essentiel. C’est là je crois que j’ai découvert qu’il était chaman de haut vol et donc j’ai suivi le sentier sans me perdre.

Car je ne m’y trompe pas un seul instant cette rencontre est importante, très importante, comme il y en a peu dans une vie.

Le contenu de la conversation que nous avons est du même tonneau que le voyage physique dans la maison et au travers des œuvres d’art qu’il me désigne à chaque fois en m’indiquant son auteur, il enchaîne ainsi les passes virevoltant agilement de pièces encombrées avec des silences parfois extrêmement intenses cependant je continue à slalomer un peu comme à la surface d’un océan démonté, petit coup de pagaie à gauche, petit coup de pagaie à droite , sans perdre de vue l’horizon, la ligne imaginaire autant que je le peux.

Enfin quelque chose se dénoue quand toutes les pièces, toute la maison a été visitée et c’est à la cuisine, son atelier désormais qu’il me conduit pour m’inviter à boire le thé.

Rustique et spartiate mais bon sang qu’on y est bien. Avec derrière les vitres des chats qui viennent nous jauger de leurs beaux yeux en baillant.

Là devant un suisse gâteau qu’il partage nous parlons d’art, du monde de l’art qu’il connait bien, nous parlons de son parcours d’artiste, des rencontres majeures de sa vie que je ne citerai pas ici mais surement dans un autre article à tête plus reposée.

Je raconte un peu de la mienne aussi c’est bien normal car plus nous avançons plus nous échangeons et plus je me rends compte que sous la discussion de surface que nous nourrissons autre chose s’échange, un savoir ancestral que nous connaissons tous les deux par cœur.

Lui Thierry est un chaman peintre un chaman artiste à n’en pas douter. Quand à moi si j’ai encore des doutes quant à ma qualité de peintre, celui d’être un chaman s’est évanoui encore un peu plus dans cette rencontre.

Confusément encore ce matin en pensant à ce rendez vous j’étais peut être encore dans l’attente d’un maître, car un grand artiste reconnu pour un petit peintre comme moi cela ne pouvait aller que dans ce sens logique des choses.

Mais c’est la vie toujours la plus formidable maîtresse de toutes choses et quand l’élève est prêt il ne peut plus l’ignorer. Les hommes, les femmes que l’on rencontre dans son sein au mieux deviennent des ami(es) et c’est bien l’amitié ici qu’il s’agit de nourrir et préserver à tout prix.

Mardi prochain je retournerai à Jaillans afin d’avancer dans l’élaboration des masques avec les enfants et peut-être, certainement à Saint-Hilaire alors je t’en dirai plus si cela vaut la peine, ou bien pas je garderai l’essentiel comme souvent.

Une dernière chose encore, quand le maître, dans l’art chevaleresque du tir à l’arc entend le son juste de la corde lâchée par le pouce et l’index de l’élève, les deux se saluent et la notion de maître-élève s’évanouit dans cette prosternation mutuelle devant l’ineffable de l’existence.

Les nouveaux guerriers

Tableau réalisé par Thierry Lambert poète, peintre et guerrier de lumière.

Dans le grand chambardement actuel, l’ennemi sera toujours la guerre et cependant ne pas la mésestimer car celle ci a fait progresser de vies en vies. La Suisse pays pacifique et neutre sait qu’il faut s’armer fortement pour conserver ces deux avantages. Cependant que toutes ces années sans conflit n’a produit que de belles horloges garanties à vie.

La guerre fut, est, sera, elle est logée en nous comme un second cœur jumeau du premier.

Mais devrons nous toujours adopter les mêmes réactions face à ses injonctions ?

Les nouveaux guerriers ne sont pas si nouveaux en fait. Ils existent depuis la nuit des temps et ils proposent une autre forme d’interprétation à cette incessante bagarre.

Ce sont les guerriers de l’art et du cœur, et ce ne sont pas des naïfs et des nigauds comme à première vue tu pourrais le penser.

Repeindre la vie en couleurs vives, convertir le drame, la mélancolie, la tristesse dans l’athanor de leurs peintures vibrantes c’est cela leur combat et ce n’est pas le moindre.

Après l’horreur des tranchées naît la couleur vive sur les tableaux et ce n’est pas pour rien. Ceux qui décident ainsi d’ orienter tranché ont connu les doutes affreux et la boue des charniers.

Il faut des années pour comprendre que l’on ne sait rien tu seras pardonné.

Cependant lorsque tu vois un peintre exposer ses toiles colorées dans un recoin du monde, souris lui au moins, même les plus rudes guerriers ont besoin parfois d’un peu de chaleur humaine.