Trouver le bon moment

Hier je parlais du cadre, de l’importance de celui-ci pour se représenter la valeur d’un dessin, d’un tableau, en l’isolant d’une simple table ou d’un mur afin que l’œil et l’imagination, l’esprit puissent se concentrer dessus. Aujourd’hui il est possible de trouver un moment, un bon moment pour parler du temps comme d’une table ou d’un mur et de cet instant où l’on décide d’écrire, de peindre, le bon moment…

L’Allée des Soupirs 120×80 huile sur toile Patrick Blanchon 2015

L’invention du temps

« L’éternité c’est long surtout vers la fin » Peu importe que cette citation soit de Franz Kafka ou de Woody Allen, c’est un débat stérile dans lequel je n’ai pas envie de perdre ni de vous faire perdre du temps ce matin.

Cependant cette phrase est intéressante car elle est probablement en tache de fond dans la cervelle des premiers hommes qui ont inventé le temps.

Si nous n’avons pas le temps, nous sommes dans l’éternité, tous les jours vécus dans celle-ci se valent.

Le temps servirait alors à créer de la différence en premier lieu. Il y aurait un passé un présent et un avenir, on pourrait ainsi mieux se situer soi-même et situer nos actions, les événements de notre vie dans une durée. Le temps nous extrait de l’ennui provoqué par le sentiment d’éternité comme d’une obsédante enfance.

Dans ce cas dire « je n’ai pas le temps » c’est résister à quelque chose de métaphysique probablement, quelque chose d’inscrit si profondément en nous-même, dans notre être quelque chose de l’ordre de l’intime.

Temps collectif et temps personnel.

Si pour tout le monde une heure c’est soixante minutes, si pour tout le monde s’impose la notion collective d’un temps, il n’en va pas de même pour notre appréhension du temps.

Nous n’avons pas la même sensation de l’écoulement de cette heure suivant son contexte, son environnement, et notre état d’esprit.

Il y a des heures qui passent lentement, interminables, et d’autres qui s’évanouissent en un clin d’œil.

Et pourtant si l’on en revient aux faits c’est-à-dire aux horloges, aux pendules aux montres et aux cadrans c’est bel et bien de la même heure dont il est question.  N’est-ce pas étonnant ?

C’est par cette sensation du temps en chacun de nous confrontée à celle éprouvée du temps collectif que nous pourrions nous interroger sur la véracité de cette notion de temps comme sur notre propre véracité si j’ose dire.

Car d’un moment à l’autre notre état d’esprit peut se modifier, nous pouvons passer de l’ennui à la joie, de l’enthousiasme à la tristesse parfois en un laps de temps étonnant.

Le temps personnel est -il mesurable de la même façon que le temps collectif ?

On se rend compte assez vite que non.

Une heure de récréation passe parfois bien plus vite qu’une demi-heure de travail, et parfois c’est tout le contraire.

Ce temps-là, ce temps personnel ne peut pas se calculer en heures, pas plus qu’avec les outils classiques permettant de mesurer la durée. Alors comment en rendre compte ?

Par les sensations qui nous traversent dans la durée ?

Par les faits, les actions, les résultats, les réussites et les échecs ?

Par les pensées ?

Sans doute une sorte de mélange de tout cela.

Car ce qui reste de ce temps personnel écoulé, ce sont des souvenirs de sensations, des souvenirs d’actions, des souvenirs de réussite ou d’échec et encore bien d’autres éléments qui composent l’atmosphère, l’ambiance qui forment le décor dans lequel notre silhouette tel un fantôme à pouvoir de renaitre et se déplacer.

Cette silhouette, ce fantôme est ce nous ? Est-ce une fiction ? Une reconstitution fabriquée de bric et de broc ? Quel lien pouvons-nous vraiment établir entre ce fantôme du passé, ce fantôme de l’avenir et nous dans l’instant présent ?

Les universaux , de bons moments pour se situer dans l’espace-temps ?

Pour le savoir il faudrait pouvoir se fier à ce qui ne change pas, ne changera jamais, trouver ces fameux « universaux » ainsi que le dit Aristote, qui ont le pouvoir de relier les dits et faits de plusieurs, qui seront conçus comme propres à toutes ces versions différentes, singulières de nous-mêmes.

Associer la notion d’universalité à ce fameux bon moment est peut-être une piste. Il faudrait alors trouver ce qui ne change pas, dans le temps, ce qui reste valable hier comme maintenant et le sera irréfutablement demain. L’enfance est-elle envers et contre tout ce fameux bon moment dont nous avons l’impression qu’il ne change pas ?

Et encore quelle difficulté de les établir ces universaux !  Car on se rend compte avec un peu de recul combien les idées que nous avons de nous-mêmes et du monde qui nous entourent peuvent changer.

Les idées, les opinions, les pensées sont mobiles et fluctuantes et si nous nous basons sur celles-ci pour prouver notre propre existence dans le temps nous nous heurtons à la variété, comme à notre diversité, au changement. Changement et durée sont liés étroitement, intrinsèquement.

D’autant que les supports sur lesquels nous les posons, tout ce qui permet d’étendre la mémoire et de la conserver vive se modifie aussi très rapidement désormais.

Que ce soit l’imprimerie avec son procédé offset qui ne garantit plus la pérennité des livres , désormais produits dans le cadre de la grande distribution, les supports numériques éphémères eux aussi  sur CD, DVD Disques dur internes, externes et désormais en Cloud.

Une volatilité des données permettant d’inscrire la mémoire de cette pensée, des émotions, qu’elle soit collective ou personnelle ne nous permet plus de croire dans la même idée de pérennité que nos prédécesseurs.

On n’inscrit plus grand-chose dans le marbre pas plus que sur de beaux et résistants parchemins.

Tout est sujet désormais à s’évanouir du jour au lendemain.

Ce qui provoque une sorte d’étrange cancer : les reproductions, les copies, des remastérisassions, les remake, des photocopies à l’infini, des sauvegardes monstrueuses.

L’information est ainsi conservée dans l’éphémère et l’obsolescence et on croit pallier le risque de disparition, de perte d’évanouissement, par une multiplication compulsive un clonage institué en norme qualité

Relations entre temps collectif et temporalité personnelle.

Les relations existent entre le temps collectif et la temporalité personnelle. Mais de quel genre de relation peut-on parler ? Est-ce une relation d’égal à égal ? Est-ce une relation dominant dominé ?  J’ai toujours eu tendance à penser que le temps collectif l’emportait sur le temps personnel. Ce n’est peut-être pas si tranché que cela. Je crois qu’une interaction entre ces deux temps peut être envisagée dans un cadre où l’importance de l’individualisme désormais prime sur l’importance du collectif. Ce qui me fait m’interroger et donne ainsi un peu d’eau à mon moulin, c’est justement cette absence à peine dissimulée de vouloir se projeter vers l’avenir lointain

Nous n’avons pas la même vision de l’avenir que nos ancêtres des civilisations anciennes, qui eux nous ont laissé des traces de leur passage dans la pierre, dans l’architecture et qui sans doute subsisteront encore longtemps après que notre civilisation aura disparu.

L’intention qui se trouve à l’origine de ces visions d’avenir est fort différente de la nôtre. Les anciens ont inventé une idée, une croyance en l’éternité de leurs œuvres architecturales notamment qui semble ne plus nous intéresser aujourd’hui. A part les archéologues et quelques passionnés.

Nos productions en général ne sont fabriquées que pour être rapidement consommées afin de recueillir un profit immédiat, un profit de l’instant présent. Les produits n’ont pas cette nécessité d’être durables, mais au contraire, ils doivent s’abimer, se briser, défaillir dans un délai imparti afin que les consommateurs en achètent de nouveaux qui eux aussi seront obsolètes rapidement.

En tant qu’individu, nous avons été éduqués par cette production dans le cadre de l’obsolescence. La nouveauté est un mot d’ordre, un mot clef que les pages de vente n’oublient plus de rappeler pour créer le réflexe pavlovien d’achat.

Cette vision économiste du temps, de la durée des objets impacte plus ou moins consciemment tous les domaines de la société. On assiste à des modifications profondes concernant ce qu’on nommait autrefois une carrière professionnelle, mais aussi le mariage, jusqu’à la notion de contrat de travail, de moins en moins indéterminé désormais, tout indique cette érosion nécessaire, « naturelle » dans le nouveau paradigme que l’absence de vision claire sur l’avenir occasionne dans nos esprits.

Ce qui paradoxalement nous rend plus enfantin encore que toutes les sociétés que nous considérions comme « primitive » ou « obscurantiste » c’est bel et bien cet oubli, crée volontairement ou pas à des fins mercantiles.

Cette vision économiste qui nous renvoi en enfance, le politique se calque également dessus. Quel homme politique propose désormais une véritable vision d’avenir ? Aucun, les bureaucrates et les banquiers ont investi le pouvoir législatif et exécutif et perpétuent désormais cette même idée du court terme favorable à maintenir un vague souvenir dans la mémoire électorale à seule fin d’être réélus.

Tous les slogans de la nouvelle vague de New-Age 2.0 concernant le carpe diem, l’instant présent sont directement tirés de ces mamelles gonflées d’illusions, de croyances que le système capitaliste aura crée dans sa vacherie fondamentale. Et le pire c’est qu’il contrôle tout ce qui est susceptible de pouvoir le renverser. La fabrication de la marge n’est qu’à cette fin, crée une différence acceptable afin de mieux la gérer.

Comment alors s’y retrouver dans ce que j’appelle ce temps personnel ? Comment dénouer les nœuds formés par cette interaction avec le temps imposé le temps collectif qui sert ainsi un pouvoir aussi temporaire que ses réalisations ?

Comment se projeter dans l’avenir soi-même si même la société ne trouve plus que c’est un but digne d’intérêt, ou plutôt veut le faire croire à ses citoyens.

Une nécessité de maturité s’impose alors pour soi-même afin de s’extraire de cette glue, de cette volonté commerciale et politique d’infantilisation généralisée.

C’est un conflit évident entre l’enfance et l’enfance, l’enfance vue sous l’aspect d’un temps collectif et celle vue d’un point de vue personnel, individuel. L’une est dénigrée, abaissée au titre d’une anecdote, on détruit une idole pour la remplacer par une autre presque semblable, mais en toc.

Trouver le bon moment

Trouver le bon moment alors ce pourrait être ça : endosser une responsabilité, une maturité  vis-à-vis de l’avenir tout simplement. Trouver le bon moment d’effectuer une action c’est comprendre également l’impératif de justesse de celle-ci dans un cadre plus vaste qui rejoint à la fois les plus anciens de nos aïeux comme les plus lointains de nos descendants. C’est avoir cette intuition soudaine de n’être qu’un point sur une ligne constituée de milliards et de milliards de points et qui tous ont une utilité pour comprendre le temps, le passé le présent et l’avenir au sein même de cette immense feuille blanche, presque totalement vierge que représente l’éternité.

Trouver le bon moment, le juste moment c’est avant tout faire en soi le tri entre illusion et réalité, entre mensonge et vérité pour s’apercevoir comment les définitions de tous ces termes sont assujetties, elles aussi, à un moment, à une époque et qu’elles peuvent être transformées modifiées par notre propre vécu.

Sans doute n’avais je pas toutes ces idées clairement en tête au début de cette crise sanitaire, peut-être n’étaient elles que sous une forme de sensations encore, d’intuitions. J’aurais pu les conserver encore longtemps dans cet état nébuleux si je n’avais pas décidé d’utiliser mon temps, de trouver le bon moment pour tenter de m’en rapprocher chaque matin, jour après jour en écrivant ces lignes.

Trouver le bon moment ce n’est pas s’appuyer sur le hasard ni sur la chance, c’est une décision responsable, mature, un ras le bol de l’éternité de  l’infantilisation que nous impose nos sociétés modernes dans le but qu’on ne puisse justement jamais poser le doigt dessus. C’est revenir à l’Enfance telle qu’elle a toujours été, nettoyée de tous les mensonges que l’on a posés sur elle dans l’existence immature d’un adulte qui ne sait plus voir plus loin que le bout de son nez.