Ubiquité

Ce n’est pas une sinécure. Avoir le don d’ubiquité pour un prof et surtout un prof de dessin et de peinture. Encore faut il savoir ce qui surgit soudain, sans nom encore, cet évènement qui pourrait tout autant appartenir à l’ordre des miracles qu’à celui des accidents.

« L’ubiquité nous apprend le dictionnaire est la capacité d’être présent en tout lieu et dans tous les lieux simultanément. « 

Il venait tout juste de passer la cinquantaine, il faisait très chaud dans le préfabriqué. Les élèves venaient de partir et il reprenait son souffle avant la vague suivante.

Quelque chose clochait mais il n’arrivait pas à mettre le doigt dessus.

En fait, depuis quelques temps il n’arrivait plus à trouver de travaux médiocres. Et il lui devenait extrêmement difficile dans le même temps d’apporter le moindre conseil aux enfants.

Il trouvait tout beau. Pire que cela, magnifique. Aussitôt qu’il posait son regard sur leur feuilles, leurs toiles, les anciennes maladresses, celles qui lui conféraient sa légitimité d’enseignant, disparaissaient désormais pour laisser place à des amalgames extraordinaires de possibles.

Il trouvait tout formidable car tout potentiellement l’était devenu par magie. Ou peut-être parce qu’il était tout simplement victime d’une maladie cérébrale. C’est ce qu’il avait pensé au début. Athée il ne pouvait pas se résoudre au miracle, il fallait donc trouver l’origine la cause dans la maladie, dans le déréglément d’un équilibre

Il avait donc passé un IRM. Mais le toubib n’avait rien trouvé de particulier. De plus il s’était abstenu de lui expliquer la véritable raison de sa visite.

On ne peut pas débouler ainsi en disant Docteur, j’ai un problème, je viens de m’apercevoir que j’ai un don d’ubiquité.

Était ce vraiment de l’ubiquité d’ailleurs ? Ce mot lui était venu comme ça, lui apportant cette sensation paisible et résignée par laquelle la certitude a coutume de nous agripper.

Voyait il quoi que ce soit, son regard transformait l’objet en mille feuilles fantastique.

Se superposait alors des traces, des empreintes remontant à des époques antédiluviennes qui se dispersaient en signes, masses couleurs et d’une manière fractale.

D’ailleurs en mathématique l’ubiquité est bien connue pour être une propriété caractéristique des fractales.

Voir le tout dans la plus petite partie était d’une certaine manière terrifiant car dans ce cas comment trouver l’erreur, l’accident sur les travaux qu’on lui présentait ?

Tout était beau parce que chaque dessin, chaque tableau qu’il regardait n’était qu’une petite partie de la beauté que son regard en quelque lieu qu’il puisse être, se situer, n’arrivait pas, n’arrivait plus à l’oublier.

Alors il imagina un stratagème pour conserver son poste. Une tricherie.

Il se mit à créer un système basé sur le hasard total.

Il avait écrit des jugements sur des petits bouts de papier pliés et rangés dans une boite à gâteaux, une de ces anciennes boites en fer de format carré qu’il secouait durant les interclasses.

Trop gris

Trop mou

Pas assez de profondeur

On ne voit pas de premier plan

la ligne est toujours la même pas assez de sensibilité.

Sale

trop propre

Ainsi en prenant une poignée de petits papiers les apprenait il par cœur, puis en passant dans les rangs il les restituait aux élèves dans un ordre aléatoire.

Le pire ou le meilleur de l’histoire, c’est que le hasard ne se trompait pas. En s’appuyant sur les quelques mots de la boite à gâteaux et le hasard il pouvait désormais savourer tous les chefs d’œuvres de ses élèves discrètement et bien sur silencieusement et personne jamais ne s’en aperçut.

L’homme sorcier des temps premiers et la femme papillon

« L’homme sorcier des temps premiers » Peinture Thierry Lambert Collection privée.

Possible que le problème que j’ai à résoudre en ce moment présent,où j’écris ces lignes

( incantation)

soit la volonté d’extirper à l’immédiateté de l’intuition, dans ce lieu même où toute signification se confond en un gigantesque point d’interrogation et une multiplicité inouïe du sens, des réponses intelligibles par qui que soit d’autre que moi-même. Et qu’une volonté de clarification me fasse inventer des lanternes qui ne soient que des vessies, me permettant ainsi de ne pas me laisser happer par l’ombre des doutes.

Mais tout de même, sans cesse j’y reviens, à cette pensée dite « magique » parce qu’incomprise dans le fond par mes contemporains opposant à celle-ci une magie à l’air plus présentable qu’on appelle science.

Quelle est cette propension du profane à toujours vouloir poser des grilles sur le sacré ?

Et de quel sacré parle t’on vraiment désormais quand toute notion de transcendance semble être à tout jamais abolie par les philosophes, par les banquiers, par les tristes informations par lesquelles on nous transfuse la laideur du monde ?

Alors revenir à l’immédiat, à l’immanence à cette soupe primordiale d’où nos ancêtres amphibiens ont éprouvé la volonté de s’évader pour des raisons inconnues. Qu’est ce qui fait qu’un poisson dans l’eau puisse imaginer un au delà de l’eau ?

Dans l’écrit me voici juché à l’intersection des univers, au centre du grand cercle et mon ubiquité c’est l’intuition. Cette étincelle, cette flamme je ne puis m’en déclarer proprio, elle ne vient pas de « moi », elle me traverse « seulement » et ce de plus en plus souvent et depuis maintenant longtemps. Si comme on le dit « l’intuition est féminine » je pourrais la peindre en femme oui. Une de ces « femmes-papillon » chères à mon ami Thierry Lambert.

« La femme papillon du désir » Peinture Thierry Lambert

Hier encore je cherchais confusément un lien entre le désir et le hasard, leurs imbrications. Et voici que ce matin l’intuition me fait signe de l’évoquer dans son passage à battement d’ailes rapides et mordorées.

Possible qu’hier je me sois trouvé en présence de « l’homme sorcier des temps premiers » cherchant lui aussi à capter dans ses filets à papillons l’inouïe simplicité de la femme papillon. Et, pénétrant ainsi le champ gravitationnel du génie ou du daemon, y ai je laissé quelques plumes ( d’aigle) d’intelligence, de raison, de discernement.

Possible que de s’engager dans cette chasse à la femme papillon auprès de l’homme sorcier des premiers temps m’en apprenne encore bien plus sur la faillite de la pensée et me rapproche encore un peu plus du cœur vibrant ( de couleurs) des choses.