Tissage

« Parle moi de tes liens je te dirai qui tu es »

C’est cette phrase qui surgit soudain au creux de la nuit qui me réveille et me maintient en veille.

Est ce une question ou un constat je ne sais pas, le fait est que je me retrouve confronté à cette phrase comme devant une énigme posée par le Sphinx et dont le résultat que je donnerais alors m’inclinerait tout entier vers la vie ou vers l’absence.

Et toujours cette immense fatigue, de me retrouver anéanti devant le moindre choix. Mourir plutôt que de séparer le monde toujours en deux.

Existe t’on nous vraiment en dehors des liens que nous tissons avec les autres ?

Est-ce encore une illusion de plus de croire que ces liens nous confortent, nous rassurent nous assurent dans une structure solide à l’intérieur d’un espace « familier » pour les autres et soi ?

Je pense à un sculpteur parti trop tôt pour que je puisse jamais obtenir une réponse à cette question.

Lui disait qu’il tentait de sculpter en inversant les données de la sculpture. Non pas que celle ci occupe un espace, mais au contraire que l’espace occupe la sculpture. Que l’espace soit révélé par celle-ci.

Sans doute que cette histoire de liens est aussi une histoire avec l’espace que nous croyions occuper alors que la plupart du temps ce n’est que lorsque une absence surgit que nous est révélée la présence.

Au moment où surgit le vide ce n’est rien d’autre qu’un plein qui se métamorphose à nouveau, se réoriente pour faire apparaître quelque chose en creux, le plein naît du vide. Mais le contraire vaut bien autant.

Dans le tissage des liens d’amitié, il faudrait réapprendre ou peut-être comprendre, à moins que plus simplement sentir l’importance des fils de trame et de chaîne.

En tous les cas saisir que l’étoffe est le résultat d’une interaction continue de ces liens avec la maille et qu’au bout du compte on ne sait pas si on tricote un bonnet, une écharpe ou quelque chose de plus grand qui habillera le grand vide qui est en nous.

Illustration « Naissance » Christian Borsotti Sculpteur.

Transparence et opacité

Les anciens lettrés chinois portaient une attention particulière à l’équilibre entre le vide et le plein lorsqu’ils peignaient. Ils ont même trouvé une proportion dont le souvenir aura voyagé jusqu’à nous, c’est le rapport 1/3 de plein 2/3 de vide et cela est surtout valable dans les petits formats.

Que signifie ce rapport entre le vide et le plein, entre le rien et le quelque chose, entre le fixe et le mouvant entre l’inerte et la respiration ?

Il se peut que le Tao ait grandement influencé l’idée que la part visible des choses n’occupe pas la totalité de l’espace, de l’esprit comme la surface du papier, du tableau.

Il se pourrait que le « signifiant » soit à l’image de notre « conscience » et qu’il baigne dans cette respiration, cette alternance d’inspirations et d’expirations, entre les ombres et les lumières que produit notre « inconscient ».

Dans mon travail de peintre je ne cesse d’osciller entre des toiles réalisées à l’huile, à tendance abstraites et dont l’élément principal sur le plan plastique est l’accumulation de couches très fines, de glacis qui à terme créent la profondeur.

Cette profondeur à elle seule toujours sur un plan plastique ne suffit pas pour faire « un tableau ». Il faut parfois y ajouter quelques îlots d’opacité, que ce soit par la nature du mélange pigment médium utilisé, par l’incrustation de matières, le collage de bandes de dentelles récupérées dans des tiroirs dans le cas de figure de l’image accompagnant ce texte.

C’est bien au delà de la recherche plastique une tentative de matérialiser une préoccupation, de trouver l’équilibre entre la transparence et l’opacité dans un rapport personnel qui me toucherait, qui m’atteindrait en plein cœur.

Dans cette recherche le format carré est souvent utilisé car sans doute l’impératif de son centre comme un aimant m’impose souvent une symétrie dont je cherche perpétuellement à m’évader, par de nombreux déséquilibres, par l’asymétrie.

Sans doute que la raison majeure de ce soucis est de trouver le bon rapport entre dire et suggérer, dire et taire, montrer ou cacher. et aussi s’apercevoir que ce qui fonctionne le mieux c’est quand l’évidence, le signifiant n’occupe qu’une place restreinte dans l’espace.

A coté de cela sur d’autres travaux j’ai besoin d’opacité, de tout remplir sans rien laisser au vide, mais c’est dans le fond partir du même postulat, qu’au bout du compte le plein s’il est en excès s’inverse en vide.

The void / Le vide.

Errance 1 Peinture Patrick Blanchon

Several years ago my paintings did not suit me. The shimmering colors that I deposited there formed only an accumulation of false notes.

The feeling that came to me then was close to the one that usually insults me in contact with any cacophony.

However, I have struggled many times trying to fight against this systematic aversion without knowing why.

My wife at the time could tell me that it was « too busy » for her taste, I still persisted to make large multicolored crusts while being certain to be deeply disappointed with the result to come.

At the time I did not realize it as I’m talking about it today obviously.

Plunged into a sort of stupor, fascination, blinded by this one there was nothing to do, I kept stubborn.

It lasted for months, almost a year I think. And then one day something suddenly broke and I had the very clear, obvious perception of this overflow, the same that I put on my canvas and mine.

So I felt the opposite. A complete turn like a lightning and I seized all of a sudden the tube of white and began to erase large sections of the paintings that I had made during this strange period.

I did not preserve the first colored layers that very little. White, its light, gradually invaded all surfaces, and the more I installed vacuum so I liked it more. And extra luck, my wife thought that was cool too.

I realized about thirty paintings in two stages.

First I filled them to the brim and then I emptied them of much of their substance

The exhibition that followed and to which I gave the name « Wanderings » met with great success. There were already travelers with their suitcases, lost in a kind of white fog, sometimes a mist, sometimes a fog, a few points of solidity just within a repeated evanescence.

In the end I could not find a better word to describe this movement that had occurred in me as on the canvases.

The void, the boredom, the absence were often confused and reached a zone of pain at the limits of the intolerable. So I hurried to fill as much as I could and often clumsily what I imagined in the eyes of others to be an absolute deficiency.

In my naivety I made myself another image of « full » that was not me, that could not be me who was only empty.

I often reported on the other the rage to discover this personal emptiness and my anger like my despair was often terrible to realize that the other could not fill anything, being only an imaginary projection of a full idealized.

Yet modern science is discovering more and more qualities to this emptiness which seems to occupy a disproportionate place in the universe.

This gap between each molecule, each atom, it could well be that it is the essential link that keeps between them the pigments that constitute our lives like everything else.

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Il y a de cela plusieurs années mes tableaux ne me convenaient pas. Les couleurs chatoyantes que j’y déposais ne formaient qu’une accumulation de fausses notes .

Le sentiment qui me venait alors se rapprochait de celui qui m’insupporte généralement au contact de toute cacophonie.

Cependant je me suis acharné de nombreuses fois en voulant lutter contre cette aversion systématique sans savoir bien pourquoi.

Mon épouse à l’époque avait beau me dire que c’était  » trop chargé » à son goût, je persistais néanmoins à réaliser de grandes croûtes multicolores tout en étant certain d’être profondément déçu du résultat à venir.

A l’époque j e n’en ai pas pris conscience comme je t’en parle aujourd’hui évidemment.

Plongé dans une sorte de stupeur, de fascination, aveuglé par celle ci il n’y avait rien à faire, je ne cessais de m’obstiner.

Cela dura pendant des mois, presque une année je crois. Et puis un jour quelque chose se brisa soudain et j’eus la perception très nette, évidente de ce trop plein , le même que je posais sur ma toile et le mien.

Alors j’éprouvais tout le contraire. Un virage complet comme une fulgurance et je m’emparai tout à coup du tube de blanc et me mis à effacer ainsi de larges pans des tableaux que j’avais réalisés durant cette étrange période.

Je ne conservais des premières couches colorées que très peu. Le blanc, sa lumière, envahissait peu à peu toutes les surfaces, et plus j’installais du vide ainsi plus cela me plaisait. Et chance supplémentaire, mon épouse trouvait cela chouette aussi.

J’ai ainsi réalisé une trentaine de tableaux en deux temps.

D’abord je les ai rempli à ras bord et ensuite je les ai vidé d’une grande partie de leur substance.

L’exposition qui s’en suivit et à laquelle j’ai donné le nom « Errances » rencontra un franc succès. On y voyait déjà des voyageurs avec leurs valises, perdus dans une sorte de brouillard blanc, tantôt une brume, tantôt un brouillard, quelques points de solidité à peine au sein d’une évanescence répétée.

Dans le fond je ne pouvais pas trouver meilleur mot pour qualifier ce mouvement qui s’était opéré en moi comme sur les toiles.

Même si le prétexte était ces silhouettes sombres rehaussées de fusain et de bribes colorées évoquant l’exil, je m’empêchais à l’époque d’aller plus profondément encore vers la véritable raison d’être de ces tableaux.

Car il s’agissait vraiment d’une errance personnelle que je parvenais ainsi à ressentir à la fois dans la peinture, et dans ma propre vie.

Cette accumulation de couleurs était comme cette accumulation de savoir constituée de bric et de broc, d’opinions tranchées sur ceci ou cela, ces milliers de références, parfois contradictoires sur lesquelles je m’appuyais pour « paraître » en public lors des vernissages , des dîners mondains ou pas.

Dans le fond je m’étais servi du savoir, pour me constituer un personnage proche d’Arlequin, bigarré et cacophonique surtout, et en l’apercevant sur la toile, comme en miroir, je n’ai pas eu d’autre choix que de remettre du calme, du vide, une forme d’ordre et d’harmonie sur celle ci.

C’est à partir de cette réflexion que je me suis de plus en plus rapproché de l’idée de vide qui me hantait tellement. Je me suis aperçu peu à peu combien j’avais dépensé d’énergie durant toute mon existence pour tenter de combler ce vide.

Le vide, l’ennui, l’absence se sont confondus souvent et atteignait une zone de douleur aux limites de l’intolérable. Alors je me dépêchais de remplir comme je le pouvais et souvent maladroitement ce que j’imaginais aux yeux des autres être une carence absolue.

Dans ma naïveté je m’étais fabriqué de l’autre une image de « plein » qui n’était pas moi, qui ne pouvait être moi qui n’était que vide.

J’ai reporté souvent sur l’autre la rage de découvrir ce vide personnel et ma colère comme mon désespoir furent souvent terrible de constater que l’autre ne pouvait combler quoi que ce soit, n’étant qu’une projection imaginaire d’un plein idéalisé.

Pourtant la science moderne découvre de plus en plus de qualités à ce vide qui semble occuper une place démesurée dans l’univers.

Ce vide entre chaque molécule, chaque atome, il se pourrait bien que ce soit lui le liant incontournable qui maintient entre eux les pigments qui constitue nos vies comme tout le reste.

Quels sont mes besoins ?

http://ombror.canalblog.com/archives/2012/02/16/23449000.html

Jamais je n’aurais imaginé, avant d’arriver sur les réseaux sociaux, le nombre d’objets, de concepts, de savoirs, qui me faisait défaut. La fréquentation des fils d’actualité désormais me le fait éprouver quotidiennement et de façon aussi inquiétante que suspecte.

Quand je revois passer cette publicité pour un trépied photo extraordinairement bien mis en scène, évidemment que je souffre cruellement du manque de ne pas avoir en ma possession cet objet. Cela ne dure que quelques secondes et heureusement cela me donne l’impression de résister aisément à l’envie de cliquer. Mais plusieurs fois par jour, et ce de façon outrancière parfois, cela m’interroge vraiment sur les façons dont je m’entube tout seul.

Car ce n’est pas un hasard de revoir maintes fois cette pub bien sur, il suffit que je m’arrête sur elle, que je regarde par exemple la vidéo jusqu’au bout pour que l’algorithme le capte et devine mes désirs inavouables. Surtout ceux que je ne souhaiterais pas m’avouer tout seul, et c’est pourquoi il m’aide.

Ainsi nous rentrons dans les supermarchés pour acheter quelques provisions et parvenons à la caisse avec un chariot plein sans même s’en rendre compte.

Ne pas céder requiert un alignement particulier avec l’ennui et le besoin. Disons pour résumer avec la notion de vide et de plein. Trop de vide et nous n’avons hâte que de le combler mais ça fonctionne avec le trop plein aussi. Trop plein d’efforts pour économiser pendant des jours, des mois, et soudain craquer bêtement pour un achat débile par exemple qui ne l’a pas fait ?

S’il existe désormais une foultitude de stratégies sur le net pour apprendre à créer l’envie et le besoin, on n’en trouve guère qui permettrait de fabriquer l’antidote à cette épidémie crée par nos envies superficielles alliées à la mathématique.

La seule chose qui nous permettrait de nous extirper du cirque serait de lâcher la souris et de galoper vers la forêt. Un retour aux arbres comme une urgence pour se dépolluer l’âme le cœur et l’esprit et puis perché comme un oiseau sur une branche siffler doucement en se demandant quels sont nos vrais besoins…